
Un texte d’anthologie de l’hyper-sophistication intellectuelle de l’art contemporain
Un entretien avec le méta-peintre Olivier Mosset à l’occasion de son exposition au Musée de Poitiers en 1985, réalisé par Pierre Souchaud pour la revue Artension
Mosset le jet-artist international, Mosset le New-Yorkais franco-helvétique, Mosset le M du fameux groupe BMPT qui dynamita les apriori picturaux dans les années 65-68 et fit ainsi les délices de la critique historiciste de l’art, Mosset dans toutes les grandes galeries et Musées européens, Mosset dans tous les bons FRAC de nos provinces française, Mosset, enfin… à Poitiers !
Cette exposition rétrospective d’Olivier Mosset matérialise l’existence de ce nouvel axe Poitiers-New-York et retour comme vecteur d’une décentralisation à l’échelle de la planète. Elle peut être considérée aussi comme le résultat apothéotique bien mérité de cette politique d’ouverture à la contemporanéité de l’art menée courageusement, depuis plusieurs années par la conservation du Musée de Poitiers, qui a su bénéficier pour cela du dévouement exemplaire du critique d’art mondialement connu Bernard Lamarche-Vadel.
Cette manifestation à l’exacte mesure du rayonnement culturel que l’on est en droit d’attendre d’une capitale régionale consciente de ses responsabilités, méritait qu’on y accordât une attention toute particulière
P. Souchaud

Pierre Souchaud : « L’Art, moins il y en a, plus on en parle »: ce passage du « dictionnaire de l’irrecevable » sur lequel vous êtes tombé fortuitement en feuilletant le dernier numéro de la revue Artension, vous a fait sourire. Pourquoi ? Serait-ce précisément parce qu’il s’agit « d’en parler » dans cet entretien ?
Olivier Mosset : Peut-être, encore que parler ça n’est pas forcément en parler.
P. S. : Difficile de ne pas évoquer, en manière de préambule, le groupe BMPT, c’est-à-dire l’association Buren-Mosset-Parmentier-Toroni qui terrorisa les milieux de la peinture de 66 à 68 Buren faisant des bandes verticales (ce qu’il persévère à faire inlassablement), Mosset faisait des ronds au milieu de ses toiles, Parmentier faisait des bandes horizontales (il a arrêté, puis recommencé) et enfin Toroni faisait des empreintes de pinceau régulièrement espacées de 5 cm (il continue en 85)…
OM. : Vieille histoire en effet dont je n’aime pas tellement reparler puisque c’est amplement raconté dans les livres et que cela fait partie maintenant de la petite histoire parisienne de l’Art. Mais nous avons effectivement participé ensemble à quelques manifestations de ces années-là: au salon de la Jeune Peinture où nous faisions nos toiles sur place, puis à une expo aux arts-déco dans la salle des confé-rences, puis à la biennale de Paris en 67 et à quelques autres endroits
PS. : Pourquoi n’avoir pas continué ensemble ?
O. M. : C’est au début 68 que le groupe a éclaté, suite justement à une exposition où chacun revendiquait la peinture de l’autre.
P. S. : Ne serait-ce pas cette expérience de confusion des identités qui amena chacun à vouloir récupérer la sienne propre ?
O M. : C’est possible, mais il n’y avait, de toutes façons, aucune raison de continuer indéfiniment, et puis les travaux de chacun ont changé
PS. : Qu’est-ce qui vous différencie des trois autres ? De Buren d’abord ?
OM.: Buren travaille plus dans un rapport à l’architecture, en relation avec l’environnement tant matériel que conceptuel. Il a côtoyé l’art conceptuel dans de nombreuses expositions tant en France qu’à l’étranger tout en gardant vis-à-vis de ça une relation très critique.
P S. : Toroni ?
O. M.: Toroni a suivi la même voie que Buren, mais plus discrètement.
J’essaie de faire le mieux possible de la peinture
P. S. : Parmentier ?
O. M. : Parmentier avait arrêté de peindre, puis il a repris tout à coup.
P.S.: Ça a déçu beaucoup de ceux qui voyaient dans sa démarche un engagement radical qui allait plus « loin » que celui de ses camarades
OM. : Evidemment, quand on dit qu’on arrête et puis qu’on recommence, ça a l’air un peu crétin ,mais les choses ne sont pas si simples. Pourquoi en effet ne pas arrêter d’arrêter, c’est-à dire recommencer, quand on estime qu’on ne peut plus faire ce qu’on a fait ? Tant mieux s’il recommence, je ne suis pas contre !
PS. : Et vous Mosset, où en êtes-vous ? Par rapport à vous-même d’abord: avez-vous arrêté d’arrêter d’arrêter ou continuez-vous simplement de continuer ? Par rapport aux autres ensuite : n’est-ce pas la meilleure façon d’être solidaires que d’être séparés, puisque finalement, ce qui semble vous lier, c’est cette façon d’enfiler les contradictions de la manière la plus acrobatique possible, la plus vertigineuse ?
OM.: Je ne crois pas justement que cette sorte de dialectique à perte de vue me concerne vraiment. Je me pose toujours les problèmes en termes de peinture et s’il y a une dialectique dans mon travail, elle est à l’intérieur de la pratique picturale, dans le champ même de la fabrication et non à l’extérieur de celle-ci. Et c’est sans doute ce qui me différencie des autres.
PS. : Il semble tout de même que votre œuvre implique une critique assez radicale de l’acte habituel de peindre ou de regarder la peinture ?
OM.: Pas du tout, j’essaie de faire le mieux possible de la peinture. Que ce travail, une fois réalisé ait des effets critiques vers l’extérieur.,peut-être, mais ces résultats ne sont pas mon affaire, je n’ai aucun souci ni de les prévoir ni de les controler
PS. : Il s’agit donc pour vous de peinture « totale », et la Conservatrice du Musée de Poitiers qui a organisé votre exposition a tenu à préciser dans sa présentation « qu’on ne pouvait pas dire, pour une fois, qu’il ne s’agissait pas de peinture »… pour ceux, bien entendu, qui en eussent douté. Et c’est bien ce même doute que Maurice Besset a tenu à évacuer dans la préface du catalogue de votre exposition… Il précise qu’en effet, le risque que vous courez est « de sortir du champ de la peinture et de voir vos œuvres redevenir un argument dans quelque débat théorique sur l’Art ». Il démontre que cette apparente « minimalité » est en fait une « maximalité »: « ultime degré de purification, réduction définitive de la peinture à son essence, en quelque manière son absolu ».
O. M. : Maurice Besset évoque en effet cette dichotomie Art-Peinture, mais pour moi, c’est seulement le deuxième aspect qui m’intéresse, même si la peinture entre dans le champ de l’art.
Quand quelqu’un fait de la peinture, c’est de la peinture, quoi qu’il fasse. Pas besoin de discours pour le signifier dans le champ de l’art.
Cela s’auto-définit. Alors qu’un porte-bouteilles, pour que cela soit de l’Art, il faut le dire, il faut « en parler » comme vous le dites…
P. S. : On peut imaginer en effet un chauffeur de taxi qui affirmerait être peintre-en-tant-que-chauffeur-de-taxi…La puissance des relais médiatiques, le talent des médiateurs pourrait permettre ce genre de proposition « plastique ».
OM. : Certes, mais en ce qui me concerne, je ne suis pas chauffeur-de-taxi-en-tant-que-peintre, et les seuls problèmes qui se posent pour moi sont ceux de la seule peinture. Ils sont suffisamment complexes pour ne pas en chercher ailleurs.
PS. : Il semblerait tout de même que, lorsque vous faites des monochromes, la complexité des problèmes plastiques que vous évoquez, ne soit pas fondamentalement différente de celle à laquelle est confronté le plus modeste des peintres en bâtiment lorsqu’il s’agit pour lui aussi d’« œuvrer ». On peut admettre que ces problè-mes-là ne sont pas exactement ceux d’un artis-te-peintre.
OM.: Non, je ne crois pas, car à partir du moment où c’est sur une toile, ça n’est plus de la peinture en bâtiment. D’ailleurs je ne suis pas le seul à faire ce genre de travail. Et croyez-vous vraiment que peindre un paysage soit une chose très compliquée ?
PS. : Vous voulez dire faire un tableau représentant un paysage ?
OM. : Exactement et non l’inverse !
PS. : Qui serait certes plus compliqué. Mais n’est-ce pas précisément ce que font des gens comme Buren qui, ayant réglé une fois pour toutes son compte à la peinture, s’attachent plutôt à modifier le paysage alentour, c’est-à- dire le contexte, les modes d’approche, les systèmes de référence, etc. ?
OM.: Peut-être, mais en ce qui me concerne je pense que mes tableaux ont un fonctionnement autonome, qu’ils existent en eux-mêmes et se défendent seuls
PS.: Vous ne dédaignez cependant pas en parler et qu’on en parle. Ce qui est tout de méme une façon d’intervenir vers l’extérieur du tableau et dans le PAF « paysage artistique français »
OM.: J’en parle quand on me le demande. Je n’ai jamais fait spontanément d’écrits théoriques et les critiques disent ce qu’ils veulent de mes travaux, bien mieux que moi d’ailleurs.
PS: Ce sont eux, selon vous, qui fabriquent autour de votre œuvre cette problématique auto-alimentée et tourbillonnant sur elle-même ?
O. M. : C’est vous qui le dites, mais cet « effet »-là parmi d’autres, ne m’intéresse pas. Il y a l’Art et il y a ceux qui le font.
P. S. : Ne croyez-vous pas tout de même que votre œuvre, par son « minimalisme « , propose plus de creux que de plein, de problèmes que de solutions, qu’elle n’alimente ainsi la perplexité du regardeur et n’induisse cette problématique pour en boucher la béance ?
OM. : Si j’ai pu être tenté par cette aventure intellectuelle de la « mort de l’art », ça n’est plus le cas à présent et mes derniers travaux le prouvent. Ce que je fais maintenant est un début. Sans savoir où ça ira
PS. : On dit souvent que l’œuvre d’art n’est pas problème mais solution. Qu’elle est un objet plein, un constat d’évidence (et non d’évide-ment), qu’elle tend vers la sérénité même quand elle est chargée de toutes les angoisses du monde. Faut-il admettre que vos monochromes soient pleins de cette sérénité là et que tout y est résolu définitivement ?
O. M. : Je ne vois pas les choses sous cet angle-là. Ce qui m’intéresse c’est l’ouverture échapper à la règle, à la codification, au système.
P. S. : Etre là où on ne vous attend pas ?
O. M. : Exactement.
P. S. : Reste que vous ne vous éloignez jamais beaucoup de ce système qui passe son temps à vous circonvenir, à vous récupérer et qu’ainsi vous justifiez sa fonction. Je parle de l’ensemble du dispositif qui parle de l’art et s’en nourrit.
OM.: Je me vois mal, pour les égarer, faire des gribouillis sur mes toiles ou faire le portrait de ma fiancée.
PS. : Qui sait, si un jour…
OM. : Je me vois mal faire ça. Je crois qu’il faut faire la peinture sérieusement.
PS. : Vous ne croyez pas à l’émotion plastique
OM. : J’ai des doutes à ce sujet. Je ne crois pas à la communication. Je crois à des parallélismes, que ce que je peux penser, d’autres aussi le pensent ,mais je ne crois pas vraiment communiquer quelque chose avec mon travail
. Chacun le comprend d’une façon que je ne peux prétendre connaître
PS. : Vous parlez de penser et comprendre, mais ne peut-on envisager la relation à la peinture comme émotion immédiate, ni à penser, ni à comprendre ?
O. M.: Ça ne m’intéresse pas. On a tout de même une responsabilité quand on montre son travail. Mes fantasmes n’intéressent que moi. Ça n’est pas très honnête de flanquer ses maladies à la tête des autres.-
P. S.: Vous voulez évacuer tout ce qui est « malpropre » mais ne croyez-vous pas, comme on dit, que le « naturel revient au galop » et que inévitablement, le regardeur se projette tête baissée dans vos toiles avec son chargement fantasmatique ? Croyez-vous que sa relation par exemple aux symboles du pouvoir qui entourent vos œuvres (dispositif muséal, discours théorique, etc.) soit bien propre et bien honnête ?
OM.: En tous cas il ne peut pas voir d’éléphants roses et je doute qu’il puisse voir un drapeau rouge dans la grande toile rouge… Ou bien tant pis pour lui.
PS. : Je trouve qu’il y a chez vous une façon de pousser le jeu avec les évidences jusqu’à son point extrême (car rien ne prouve en effet que le blanc n’est pas noir sinon l’intime conviction que c’est blanc) et qu’il y a dans votre amb-guité dialectique une sorte de jubilation un peu perverse ou un peu diabolique. Non ?
OM. : Je trouve en effet que c’est plus amusant d’être sérieux.
PS. : Roger Caillois a dit: « la perte du sens du jeu serait l’une des raisons de notre néant culturel » et que « c’est l’élément ludique qui évite le retour à la pure et simple barbarie ». Qu’en pensez-vous ?
O. M. : Je crains bien que ni l’art ni les jeux ne puissent éviter quoi que ce soit et quant à « notre néant culturel », eh bien comme disait J.-L. Godard: « Tout va bien ».
Propos recueillis par Pierre Souchaud, pour la revue Artenion à l’occasion le
L’exposition rétrospective d’Olivier Mosset (1965-85) au Musée de Poitiers en septembre 1985.
Cet entretien figure dans le livre de O Mosset, intitulé modestement « deux ou trois choses que je sais d’elle » (la peinture….) édité par les Pressses du Réel