Tout cela a commencé avec la publication sur facebook de mon texte sur les vitraux de Mlle Tabouret que vous retrouverez ici

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On y voyait la « variété » des opinions, leur caractère souvent inattendu, leur créativité époustouflante, leur imbécilité parfois toute autant ébouriffante
Je pensais que cet ensemble pouvait constituer un riche matériau étude et d’analyse pour les sociologues de l’art ,
Je publiais donc un appel aux sociologues de l’art pour se saisir de ce matériau.
Un appel un peu provocateur à leur égard, où j’écrivais que je savais que leur espèce était quasiment éradiquée, après le passage dévastateur et l’omniprésence asphyxiante des Bourdieu, Heinich et autres Quemin. (J’en connais quelques-uns encore vivants, mais qui évitent de se manifester pour échapper à la cancélisation automatique, et ne pas perdre leur poste)
La première réaction fut donc celle de Nathalie Heinich, qui ouvrit magistralement le « débat ».
Un débat d’autant plus intéressant, je pense, qu’il est touffu et totalement désordonné…et donc vivant.
VOICI L’INTÉGRALITÉ DU DÉBAT AU 16 01 26:
Nathalie Heinich
Présentement les sociologues de l’art ne sont pas dans l’avion, mais devant leurs ordinateurs, en train de travailler.
Et comme ils sont sociologues et pas idéologues, ils savent qu’un échantillon ainsi constitué n’a aucune représentativité, et ne peut donc servir à documenter que les arguments des opposants à l’art contemporain, qui sont déjà assez bien connus – notamment grâce aux travaux « dévastateurs » et « asphyxiants » de la signataire de ces lignes.
Quoi qu’il en soit, s’emparer de ce corpus pour tenter de dégager, mettons, les nouvelles tendances en la matière nécessiterait de longues heures de travail, des outils et compétences informatiques dont ils ne disposent pas forcément, et si possible un assistant, qu’ils ne pourraient obtenir qu’en demandant un financement à un organisme académique ou ministériel – financement qu’ils ne seraient absolument pas certains d’obtenir et qui, de toute façon, n’interviendrait qu’après plusieurs mois.
Enfin, ils ont peut-être d’autres dossiers en cours et un emploi très chargé – pour ceux du moins qui continuent à travailler.
Les donneurs de leçons sociologiques feraient parfois mieux de s’abstenir s’ils veulent éviter de se ridiculiser.
Nathalie Heinich.
Marc Vérat
La frontière entre idéologue et sociologue n’est pas toujours nette, surtout dans les débats publics. Si promouvoir des idées ne peut pas être totalement neutre, la soi-disant objectivité desdits sociologues laisse également à désirer.
Par ailleurs, il est toujours commode et confortable d’être fonctionnaire d’un établissement public.
« Présentement les sociologues de l’art ne sont pas dans l’avion, mais devant leurs ordinateurs, en train de travailler », mais à quelle fin, dans quel but ? Se sont-ils déjà posés la question ?
« Les donneurs de leçons sociologiques feraient parfois mieux de s’abstenir s’ils veulent éviter de se ridiculiser », n’est-ce pas Madame Heinich !
Nathalie Heinich
Dans quel but travaillons-nous? Pour produire du savoir.
Et si ça ne vous suffit pas, je ne peux rien pour vous…
Nicole Esterolle
NH ne peut pas grand chose en effet…Elle produit du « savoir », c’est une « savante », une « scientifique » sans poésie, sans états d’âme, axiologiquement « neutre », artistiquement neutre, elle n’a pas à aimer.
Bourdieu n’avait pas non plus de sensibilité particulière pour l’art. Il aimait au moins intellectuellement Hans Haacke. Quemin, lui, sociologie bodybuilé est un fan de la body artiste Orlan…
Rappelons que le jeune Bourdieu fut le sécrétaire du très droitier Raymond Aron…
Marie Sallantin
Il semble plus difficile en 2026 de convenir que ce savoir, celui de l’étude de l’art contemporain, nous suffirait. Et d’ailleurs à quel titre ?
En effet une période triomphante comme celle d’une mondialisation heureuse se referme sur une impasse voire un échec de plus en plus visible .
Et donc si l’Art contemporain « suffisait » dans les années 80, années de divertissement et provocations tous azimuts, la question qui se pose aujourd’hui est celle de l’Art comme discipline majeure ( car propre à l’Humanité ) avec ses limites et contours propres, ses savoirs et ses manifestations universelles de civilisations qui toujours interpellent? Cette question est tournée vers l’avenir tandis que l’art contemporain en bout de course est dépassé car il ne répond plus aux attentes.
Et si cette attente qui vient comme une vague ne suffit pas à certains, j’ai envie de dire moi aussi que je ne peux rien pour vous.
Pierre Lamalattie
La recherche de neutralité « axiologique » est toujours difficile et mal assurée dans les sciences humaines. Cependant, c’est une bonne chose de la rechercher et je crois que c’est ce que Nathalie Heinich s’est sincèrement efforcée de faire. Elle n’a évidemment pas besoin que je prenne sa défense, mais qu’il me soit permis de dire que je lui suis reconnaissant d’avoir produit un ensemble d’ouvrages qui nourrissent ma (notre ?) réflexion.
Je pense aussi que son engagement pour défendre à l’université le travail scientifique contre les empiétements décomplexés du militantisme est utile et courageux.
Ceci n’empêche nullement de critiquer ses thèses. Au contraire ! La recherche scientifique est le contraire de l’argument d’autorité. Toutefois, il faut bien distinguer critique scientifique (sur les méthodes mises en œuvre) et critique sur le plan des opinions et des engagements artistiques.
Marc Vérat
En somme, après l’art sans art, le savoir sans savoir.
Après 50 ans, la boucle semble ainsi bouclée pour l’art contemporain mais aussi pour la sociologie de l’art contemporain.
Yves Michaud
Il n’y a aucun « savoir » sur le prétendu « art contemporain » – encore moins celui des prétendus sociologues. Heinich travaille sur son ordinateur sans rien regarder et Quemin arpente les cocktails sans rien regarder non plus.
1) toute réflexion dépend du corpus sur lequel on réfléchit et personne n’est d’accord sur le corpus.
2) Chacun voit l’heure à son clocher.
3) D’autant plus que 90% de ce qui se passe dans l’art contemporain est caché (ventes et spéculation obligent). Les merdes de Pinault sont esthétiquement des merdes mais ce sont en réalité des paris boursiers avec délits d’initiés et de ce point de vue, c’est réussi. Tabouret, c’est nul mais Tabouret ça se vend. (C’était pareil pour Meissonnier ou Carolus Duran – je préfère pour ma part Carolus et Cabanel à Meissonnier qui était vraiment nul).
Donc vous ne pouvez qu’exprimer vos passions et intérêts.
Nathalie Heinich
Je reconnais là la magnanimité bien connue de notre cher Yves Michaud, qui s’entête à ne pas entendre ce que je lui ai déjà expliqué sur mon corpus (je ne l’ai pas « choisi »: je me suis contentée d’analyser ce qui est qualifié d' »art contemporain »), et qui continue à croire que je travaille sur les oeuvres alors que mon objet est le rapport à l’art et le fonctionnement du monde de l’art – ce pourquoi, oui, mes données sont pour l’essentiel dans mon ordinateur. Sociologie oblige… Mais ceux que la sociologie n’intéresse pas ne sont pas obligés d’en lire, n’est-ce pas? A moins que ce soit pour le plaisir de médire – hypothèse qui n’est pas à exclure, hélas…
N.H.
Marc Vérat
« Heinich travaille sur son ordinateur sans rien regarder », et la sociologue se couche tard pour tanter de vaines explications concernant « le rapport à l’art et le fonctionnement du monde de l’art ».
« Les merdes de Pinault sont esthétiquement des merdes mais ce sont en réalité des paris boursiers » – Effectivement, et certains ont bien trop d’argent.
« Tabouret, c’est nul mais Tabouret ça se vend. C’était pareil pour Meissonnier ou Carolus Duran » – Mais ces derniers possédaient au moins une incontestable technique et figurent aujourd’hui de nouveau sur les cimaises à la place qu’ils méritent, entre impressionnistes et symbolistes. Qu’en sera-t-il demain pour la jeune Tabouret ? ou les merdes de Pinault ?
M.V.
Marie Sallantin
C’est rigolo la naissance de Vénus de Cabanel.
Cabanel 1863 et on comprend que les modernes aient détesté !
Nathalie Heinich
Vous semblez ignorer que dans les années 1990 j’ai mené une enquête sur la relation à l’art contemporain aux Etats-Unis, dont j’ai tiré notamment un petit livre chez Hermann, Guerres culturelles et art contemporain. Une comparaison franco-américaine. Et dans mon Paradigme je consacre un chapitre à l’internationalisation de l’AC. Mais, comme on dit, quand on ne sait pas ce qu’on ne sait pas, on ne sait pas qu’on ne le sait pas… (d’où l’intérêt, parfois, de se taire plutôt que de se laisser aller aux médisances – mais tout le monde n’est pas Wittgenstein, n’est-ce pas…).
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Yves Michaud
Désolé, chère Nathalie Heinich, mais même sur ce que vous considérez comme un corpus défini, il n’y a aucun consensus. Que faites-vous des situations nationales? Et de l’impérialisme américain? Votre corpus est franco-français et qui plus est « l’art contemporain » français n’a quasiment aucune existence internationale ni en termes ni de marché ni de reconnaissance intellectuelle ou esthétique. De ce point de vue Quemin est plus malin: il sait très bien que l’art contemporain français n’existe que dans les cocktails documentés par Saywho. Il a, si je ne m’abuse, lancé sa brillante carrière en disant ce que je viens d’écrire (je le sais d’autant mieux que j’ai publié son « rapport disparu ») et en a tiré les conséquences. A nous Ruinart puisque l’art contemporain français est ruiné…
à propos des tulipes, j’ai écrit un livre paru le jour du confinement 2020 sur l’opération Tulipes de Koons: « Ceci n’est pas une tulipe, Art, luxe et enlaidissement des villes » chez Fayard avant Bolloré (je le signale à l’adresse des débiles qui rédigent les notices wikipedia et m’accuseraient d’être de droite). En dépit d’un silence normal, il s’est plutôt bien vendu. C’est une enquête sur la manière de faire remonter une cote chancelante, de promouvoir l’immobilier de luxe sous l’empire du socialisme de cocktails et d’enlaidir une ville pas assez enlaidie par la politique Hidalgo-Grégoire-Girard.
Jérôme Serri
« Savoir tout ce qu’il y a à savoir, et en dépit de ce savoir encyclopédique ne rien savoir, voilà bien la dérision de la méconnaissance ! »– Jankélévitch
« L’érudition consiste surtout à connaître une foule de choses inutiles, c’est à dire de choses qui en soi n’ont ni valeur, ni intérêt, si ce n’est d’en avoir connaissance.« Hegel
« Il est difficile, en art, de dire quelque chose d’aussi bon que…ne rien dire.«
Wittgenstein
» Le seul moyen de comprendre quelque chose à la peinture, et il est bien simple, c’est d’en regarder beaucoup de bonne.« – Sachs
Jean-Philippe Domecq
Depuis le début des interrogations sur ce que j’avais labellisé, pour plus de clarté conceptuelle et périodique, « l’art du Contemporain », l’analyse sociologique doit aussi, et surtout, faire ressortir le rapport entre les oeuvres mises en avant par les professionnels et le système d’interprétations qui a mis en avant pareilles oeuvres. Car la spécificité historique de cette période close aura été: comment de telles intelligences ont-elles pu se satisfaire d’euvres qui auront été aussi simplistes (que Koons, Buren, Toroni, i tutti). Il ne s’agit donc et certes pas de demander à la sociologie des jugements esthétiques, mais qu’elle analyse le va-et-vient entre les commentaires et les oeuvres: pourquoi une telle surévaluation? Les attitudes et les oeuvres, donc. Le reste (le fonctionnement, la reconduction, les transactions) ne fait qu’en découler, l’essentiel n’était pas là.
Aude de Kerros
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt toute cette disputatio qui donne un paysage des questions que l’on se pose encore sur l’Art contemporain en 2026.
Ce terme qui a été l’arme la plus efficace de la guerre froide culturelle puis hégémonique, a semé la confusion en cachant sous le qualificatif de « contemporain », l’unique courant conceptuel, qui est ainsi devenue avant garde unique et perpétuelle.
Ainsi a été imposée une définition de l’art, exactement inverse de celle du sens commun. Cela n’aurait pas été possible sans son instrumentalisation institutionnelle, politique, médiatique puis financière.
L’imposition de cette définition et d’un art sans public, n’a pas éyé une évolution naturelle, une mode, un conformisme. Il a concerné les élites, les intellectuels, les artistes qui ont été la cible de cette stratégie de confusion cognitive. Les « masses » ne sont pas visées, ni concernées.
Chacun dans sa spécialité a réagi différemment à ce changement de contenu du mot « art »:
-Les journalistes ont vu l’aspect politique et accusé tous ceux qui ne pliaient pas le genou de « fascistes », ce qui a terrifié les artistes et intellectuels
-Les économistes, quand l’AC est devenu financier, se sont intéressés aux cotes et mécanismes spéculatifs.
-Les théologiens apophatiques y ont trouvé avec joie une manifestation de l’art sacré.
-Les philosophes ont fourni avec la French théory une théorie à l’AC et discours indispensables aux artistes pour forger des concepts dits « pertinents’.
-Les sociologues ont fourni par ailleurs le discours « scientifique » le plus proche du Duchampisme possible : Duchamp disait – l’art c’est ce que l’artiste dit être de l’art’. En 1963, à New York, Arthur Danto, plus réaliste, complète la définition : ‘est de l’art ce que la société ( il précise, le milieu de l’art institutionnel, médiatique, commercial, etc,) dit être de l’art’. Le discours de Bourdieu a aussi beaucoup contribué de fournir le corpus d’idées, en le politisant.
Les artistes contemporains ont utilisé toute cette matière en la simplifiant pour créer leurs concepts, qui sont, ne l’oublions pas, l’œuvre elle même.
Nathalie Heinich a combattu Bourdieu, en s’attachant à une démarche rigoureuse. Il faut aussi la saluer pour ce petit livre qu’elle a écrit, le seul publié en France qui relate l’histoire et le processus des Cultural Wars en Amérique entre 1989 et 1997. ( Guerres culturelles et Art Contemporain une comparaison franco américaine – Hermann, 2010 ) Entre ces deux dates aucun article n’est paru dans les médias français sur ces faits très spectaculaires ( excepté, un, dans une revue savante confidentielle)
Un jour ou l’autre il faudra qu’un historien fasse le récit de la guerre civile culturelle que nous avons connu en France : une guerre culturelle civile doublée d’une guerre internationale. Il faudra plus de temps qu’en Amérique pour avoir accès aux archives de l’administration : 50 ans contre 10 en Amérique !
Merci chère Nicole de susciter ces disputatios mais aussi de les documenter et partager. Elles seront importantes pour les historiens qui verront la réelle diversité de la façon dont cela a été vécu et compris par ceux qui ont participé à cette histoire.
Y Michaud
je ne souhaite pas poursuivre le débat car le sujet est trop complexe pour être abordé dans ces échanges.
Se mêlent en effet au moins quatre problématiques:
1) qu’est-ce que l’art contemporain? Question elle-même complexe recevant des réponses très différentes en fonction des aires culturelles et des pays
2) quel est l’impact spécifiquement français de l’étatisation et de la bureaucratisation de la culture et pas seulement depuis 1981?
3) quel rôle joue en France le milieu médiatico-étatico-mondain dans la confusion des idées et des goûts? (aller voir sur Saywho ce petit monde qui doit compter au plus 100 personnes)
3) quelles sont la place et la signification des arts visuels dans la culture de loisir, de consommation et de divertissement depuis les années 1970-80? Je vois rarement évoqué le livre de Postman, Enjoying ourselves to Death (se distraire à en mourir) qui est pourtant un bon point de départ, bien plus intéressant que McLuhan.
Ce ne sont pas des échanges rapides qui permettent d’y voir plus clair.
Salut cordial.
Jérome Serri
J’ai posé et reposé quelques questions et notamment une question fondamentale. La prendre simplement en compte serait-il une menace pour ceux qui ne se la sont jamais posée ?
Marie Sallantin
Il n’est pas surprenant que nos attentes diffèrent et rendent difficile voire impossible un débat entre nous. Permettez que je revienne sur la pointe des pieds.
Etant peintre et non sociologue , m’intéresse surtout » notre rapport à l’art » qui effectivement a changé considérablement avec les modernes. « Notre art n’est pas seulement celui de notre temps », Jérôme Serri insiste sur ce point – et je l’en remercie – car cette singularité nous permet d’aborder l’art contemporain comme tout le contraire . Malgré ses prétentions d’ouverture , il est fermé sur notre temps . C’est lui que est poussiéreux, étriqué et non l’art des peintres. Sans filiations l’art contemporain programme sa propre mort . En s’effaçant , un espace s’ouvrira à l’imprévu, aussi se précipite-t-il dans les musées où il n’a pas sa place pour retarder l’heure de son éviction .
Voici la citation de Jérôme SERRI« … c’est fondamental, notre civilisation est la première à réunir sous le même terme « art » les créations de toutes les civilisations précédentes et à les admirer (les aimer) à côté de celles par exemple d’un Van Gogh, d’un Braque ou d’un Picasso. Autrement dit, et c’est un point capital, notre art n’est pas seulement celui de notre temps.
Est-ce qu’invisibiliser une question fondamentale relative à ce dont on parle est une bonne façon de critiquer l’invisibilisation de très bons artistes que l’on reproche au Ministère ?
Ne pas prendre en compte cette singularité (ce mystère) de notre civilisation dite moderne, c’est s’empêcher d’aborder sérieusement la question de l’art ou ce qui est même chose, celle de la création (à surtout ne pas confondre avec la production ou la créativité). »
Jean-Claude Lardrot
Nous sommes dans les présentations et la nostalgie de nos trente ans et davantage. La peinture était alors encore visible, elle le reste encore, mais seulement du grand public…
Dans un registre très proche, il y a plus émouvant et judicieux à visiter qu’un Centre d’Art Contemporain, c’est une déchetterie municipale.
Le volume de ces immenses bennes, où les choses viennent se ranger par catégories (verre, bois, métaux, papiers…), la ronde des usagers venant se débarrasser là de ce qui n’a plus d’intéret pour eux (mais pourrait en avoir pour d’autres), le bruit parfois douloureux que font aussi les objets que l’on jette pêle-mêle, la mélancolie profonde qui règne dans ce terminus du rebut, dans ce béant spectacle où échoue ce qui a perdu toute fonction, toute valeur, utilitaire ou commerciale, l’idée pourtant que le recyclage fera renaître d’autres formes, d’autres utilisations, une nouvelle vie… Tout cela invite à la méditation sur ce qu’il en est de nous, de nos sociétés et de nos futiles attachements aux biens de ce monde.
La participation du public est entière, d’un engagement absolu car la déchetterie est la plus accomplie des oeuvres collectives : anonyme, grandiose, généreuse, sans cesse renouvelée, elle use de la classification, de l’accumulation, du hasard avec une souveraine innocence, une implacable constance dans la détermination.
En comparaison, les installations des plasticiens professionnels font songer à ces vitrines de vieilles merceries de province décorées de façon mesquines et chichiteuses.
Quant au message véhiculé par une telle oeuvre, il est crucial puisqu’il signale ce mal incurable qui ronge notre planète polluée par nos déchets. Rien de moins.
Jérôme Serri :
J’ai posé et reposé quelques questions et notamment une question fondamentale. La prendre simplement en compte serait-il une menace pour ceux qui ne se la sont jamais posée ?
Est-ce qu’invisibiliser une question fondamentale relative à ce dont on parle est une bonne façon de critiquer l’invisibilisation de très bons artistes que l’on reproche au Ministère ?
Je la remets à tout hasard en discussion :
Invisibiliser : On peut effectivement le reprocher au Ministère et à son armée de fonctionnaires, mais reste à définir ce que peuvent être de très bons artistes ? On peut toujours prendre la question en compte sans en tenir compte !
Jean-Philippe Domecq
Chère Nathalie
J’avais évidemment lu chacun de tes ouvrages, qui ont toujours été inclus dans les miens, dont tu n’as jamais inclus sérieusement les propositions d’analyses. Ce fut un choix constant pendant trente ans, autrement dit une « opinion ».
Ceci juste pour confirmer ma distance par rapport aux débats tronqués.
Bon travail, et mes amitiés,
Nathalie Heinich
Cher Jean-Philippe, Merci pour ce rappel. Je me permets de rappeler à mon tour que j’ai analysé les discours des spécialistes de l’art contemporain il y a bientôt trente ans dans un chapitre du Triple jeu de l’art contemporain, en mettant notamment en évidence les trois formes d' »herméneutique », positive, critique, et interrogative. Et j’ai explicité plus généralement le rôle fondamental des discours dans le monde de l’AC dans Le Paradigme de l’art contemporain, paru il y a une douzaine d’années. J’invite donc les amateurs de « débats » à commencer par se documenter avant d’exprimer leurs passionnantes opinions. Amitiés à toi,
Jean-Philippe Domecq
Votre sens du dialogue, Jérôme Serri, a toujours été productif et je ne l’ai jamais refusé. De même Nicole Esterolle a eu le mérite de relancer la discussion sur les apories volontaires dans la sociologie de l’art. Yves Michaud par ses ouvrages récents – scandaleusement passés sous silence – n’a pas cessé de poser les problèmes en pleine connaissance de cause, et ses interventions comme ses ouvrages sont une constante ouverture internationale sur les recherches en ce domaine.
Mais j’ai cessé de participer à la présente discussion lorsqu’on a trouvé « pas clair » mon refus de l’amalgame politique hors-sujet d’un mail qui mélangeait toutes les poitiques (sauf le… mélenchon à la rigueur). Je vous simplement écrivais ceci pour qu’on ne s’égare pas dans la rdicalité années 30 : « absolument pas d’accord avec cet apolitisme, d’une immaturité frappante par les temps actuels. Sans compter que le débat n’est pas là. » Il ne s’agissait pas là d’engagement politique, mais de garder la capacité du discernement. On m’a pourtant demandé: m_verat@live.fr > « immaturité frappante par les temps actuels » de qui ? Des politiques ? »
– j’ai répondu : « Mes mots sont clairs: désaccord total avec le fourre-tout amalgamant toutes les politiques. C’est d’une immaturité consternante. »
– à quoi il fut répondu: « Pas si clair que ça ! « absolument pas d’accord avec cet apolitisme, d’une immaturité frappante par les temps actuels », ? A chacun sa part de naïveté, à chacun sa part d’illusion, sans parler « d’une immaturité frappante par les temps actuels », sans aucun doute au sujet de nos soi-disant représentants.
On comprend qu’il y a de quoi arrêter là. On ne peut dire que l’échange fut refusé, mais plutôt que celui-ci est vain.
Maintenant, concernant le débat lancé par Nicole Esterolle, je vous ai répondu, résumant ce qui est détaillé dans mes livres et ce n’est pas ma faute si on n’en tient pas compte y compris chez certaines et certains participant à la discussion: voici ce que je vous synthétisais là-dessus et sur la précision à préférer: « Art du Contemporain », pour sortir du fourre-tout « Art contemporain », dans le mail du 7 janvier: « Depuis le début des interrogations sur ce que j’avais labellisé, pour plus de clarté conceptuelle et périodique, « l’art du Contemporain », l’analyse sociologique doit aussi, et surtout, faire ressortir le rapport entre les oeuvres mises en avant par les professionnels et le système d’interprétations qui a mis en avant pareilles oeuvres. Car la spécificité historique de cette période close aura été: comment de telles intelligences ont-elles pu se satisfaire d’euvres qui auront été aussi simplistes (que Koons, Buren, Toroni, i tutti). Il ne s’agit donc et certes pas de demander à la sociologie des jugements esthétiques, mais qu’elle analyse le va-et-vient entre les commentaires et les oeuvres: pourquoi une telle surévaluation? Les attitudes et les oeuvres, donc. Le reste (le fonctionnement, la reconduction, les transactions) ne fait qu’en découler, l’essentiel n’était pas là. «
Depuis toujours j’ai écrit que la sociologie de l’Art du Contemporain n’aurait jamais dû éviter le sujet central des attitudes intellectuelles sans lesquelles n’auraient pas été mises en avant les oeuvres les plus schématiques de l’histoire de l’art et qui marquent une rétroaction historique de l’intelligence. La régression de l’intelligence existe en politique, pourquoi pas ailleurs? L’oppression culturelle cela existe et la sociologie avait tout à voir là-dedans, sans se mêler d’esthétique en effet. Il y a tout à fait moyen d’être « axiologique » sur les niveaux de pensée. « On repère communément la bêtise à ce qu’elle tient des propos simplistes sur des sujets complexes; on oublie qu’à l’inverse elle peut à consister à tenir des propos sophisitiqués sur des objets simplistes. » (préface à Comédie de la critique). Il est vrai que cela impliquerait quelques risques de « penser nouveaux », alors que le temps des « Provinciales » qui passionnaient pourtant l’opinon est loin sans l’être. Le débat de Pascal sur la grâce efficace et/ou/ni suffisante avec pouvoir « prochain » ou sans, n’est pas si loin du pinaillage extrêmement sophistiqué qu’il a fallu de la part d’auteurs incontestablement connaisseurs, pour imposer que Koons c’était efficace et suffisant et que Buren devait être beaucoup mieux compris et n’était pas plus répétitif que Soulages disant modestement sans que personne ne pouffe, qu' »avant chacune de ses oeuvres il ne sait pas où il va ».
Quant à incriminer les politiques dans les choix artistiques en art, c’est leur demander d’intervenir et on sait ce que cela donne historiquement.
En tout respect de la discussion ouverte donc, à condition qu’on ne refuse pas de comprendre. Se taire c’est admettre le refus de comprendre.
Bien à tous, Jean-Philippe Domecq
Nathalie Heinich
Cher Jean-Philippe, Je te redis ce que j’ai souvent tenté d’expliquer: tes analyses relèvent d’une posture critique qui est l’objet de mon travail (« les rejets de l’art contemporain ») mais ne peut pas être son aliment, puisque la spécificité de mon approche est précisément d’analyser sans prendre parti. Et je m’intéresse prioritairement aux réactions de sens commun, alors que tes analyses critiques relèvent du monde savant. Double raison donc pour ne pas m’y intéresser – et désolée si cela te froisse, mais cela n’enlève rien à ma grande estime pour ton intelligence et pour ton courage (courage dont, soit dit en passant, beaucoup me créditent pour continuer à résister aux récurrentes injonctions culpabilisantes à « prendre position »). Amitiés,
Philippe Declerk
Chers participants de ce débat,
Je vois que certains prennent l’avion et pas le bateau !
Après la lecture en diagonal de vos messages, je comprends mieux pourquoi les automobilistes s’insultent sur la route. Je suis au regret de vous dire que ce débat contenant des affirmations péremptoires et presque des insultes est une grosse soupe incompréhensible avec attaques personnels. Mais c’est quoi le sujet ? J’ai vraiment l’impression que des positions personnels sont menacées ce qui plombe tout.
Merci à Nathalie Heinich pour le côté amical de son dernier message adressé à Jean-Philippe Domecq qui détonne dans ce triste « débat ». Je la remercie aussi pour ses travaux sérieux dans son domaine, c’est à dire la sociologie, et pas autre chose. Ne mélangeons pas tout.
Bonne journée à tous (affirmation amicale….),
Jérome Serri 15 01 13 h
Un serviteur voulant un jour épater son roi, l’emmena voir un pauvre bougre qui s’était entraîné durant des années à faire entrer, en les lançant à bonne distance, des grains de blé dans une boite, et ce par un petit trou de la taille d’un grain.
Pour le féliciter, le roi lui fit porter par son serviteur… un sac de blé.
Avec cette visite d’une déchetterie, Marc Vérat à voulu, si je comprends bien, porter à l’infatigable sociologue de l’art contemporain… un « sac de blé ».
Marc Verat
Les pneus de Lèvèque : Un non-sujet sociologique…Sauf pour Jérôme Serri
Comment en est-on arrivé à exposer deux pneus de tracteur dorés à l’Opéra Garnier?
Jérôme Serri 16 01 13 h
Il se passe des choses étranges dans les coulisses de la Macronie
« Un non-sujet sociologique… Sauf pour Jérôme Serri ». Pourquoi cette manière ambiguë de présenter mon article? J’y demandais la création une commission d’enquête sur le circuit de la décision et sur l’ensemble des acteurs, pour ou contre, qui furent présents à chaque étape. Que vient faire ici la sociologie ? Et pourquoi parler des coulisses de la macronie quand il s’agit des coulisses d’une scène plus large et plus ancienne. C’est bien tendancieux !
Par ailleurs, j’avais envoyé un florilège de citations d’André Malraux, notamment sur les principes d’une politique culturelle, pour annoncer que l’année 2026 était celle du 50ème anniversaire de sa mort. Pourquoi les avoir laissées de côté ?
D’autre part, il n’est pas inutile de savoir que délégué adjoint, puis délégué général du Frac Ile de France dès sa mise en place en 1982, je fus le seul responsable de Frac à demander et à obtenir quelques années plus tard que le Président de Région IdF refuse les crédits de l’Etat. « Moins d’argent, plus de liberté », fut mon slogan auprès des élus. Position au demeurant soutenue par Nicole Bricq, présidente PS de la commission culture.
Enfin, pourquoi lit-on sous la plume de Nicole Esterolle ceci : « Rappelons que le jeune Bourdieu fut le sécrétaire du très droitier Raymond Aron… » Cette façon de disqualifier une pensée par l’étiquette politique est insupportable. Cela a joué un sale tour à Didi-Huberman qui, bien que spécialiste de l’image, a confondu, dans une célèbre photo, le Robert Poujade, député gaulliste de la Côte d’Or et futur maire de Dijon, avec le Pierre Poujade, syndicaliste fondateur du poujadisme. Entraîné par cet indéracinable a priori de militant que la vérité a nécessairement une étiquette, et que cette étiquette est tout aussi nécessairement de gauche, il ne put se retenir de commencer par discréditer celui dont il s’efforçait ensuite d’invalider la réflexion. Ces réflexes sont lassants !
Jean-Philippe Domecq 16 01 15 h
Là en effet, pour le cas Claude Lévêque, la sociologie aurait eu un travail critique à faire; en vain on avait pointé l’aberration de la promotion d’un tel artiste, avant même qu’on sache qu’il était personnellement tordu. Or, Macron, grand tordu s’il en est, qui a infusé sa perversité d' »en même temps » à la politique (qu’il avait déclaré détester en général dès 2016), a largement commandité Lévêque pour tel salon de l’Elysée. La congruence Macron/Lévêque est parfaite, significative. Jérôme Serri a totalement raison d’en faire l’analyse critique, scientifiquement fondée.
Autre sujet: le choix indigent de Tabouret pour les vitraux de Notre Dame: l’artiste contemporain majeur et qui oeuvre sur verre, Antoine Leperlier, aurait élevé et renouvelé le regard en ce lieu. Il est bien connu des collectionneurs et régulièrement exposé par la galerie Capazza, mais le labyrinthe d’intrigues pour être sélectionné a de quoi décourager tout artiste non-arriviste. J’invite à voir ses oeuvres. Là encore, les processus de sélection étaient à pointer par une sociologie pas si policée.
Natahal Heinich 16 01 15 25
Désolée, cher Jean-Philippe, mais au cas où tu ne l’aurais pas remarqué j’ai arrêté de travailler sur l’art contemporain depuis une dizaine d’années, pour me consacrer à mes recherches sur les valeurs. Et donc, qu’on ne vienne pas me reprocher de ne pas sauter sur toutes les affaires qui se présentent, et qui sont nombreuses: je ne passe pas ma vie de chercheur à exploiter le même filon, comme le font certains. J’ai d’autres centres d’intérêt que l’art contemporain.
Le patrimoine, par exemple: d’un point de vue politique (et non pas sociologique, ne mélangeons pas tout) le vrai problème dans l’affaire des vitraux n’est pas tant le choix de l’artiste que la décision même d’aller à l’encontre de la charte de Venise en déposant les vitraux de Viollet-le-Duc, à l’encontre de toutes les règles patrimoniales et de l’avis de la commission supérieure des MH.
Et pour ceux que la sociologie intéresse vraiment (mais ce n’est bien sûr pas une obligation), j’ai analysé les conflits de valeur autour de la restauration de Notre-Dame dans Notre-Dame des valeurs (PUF 2024). Certains, dont la bienveillance et la magnanimité ne sont plus à démontrer, vont encore m’accuser de me faire de la publicité, mais j’essaie simplement de signaler aux vrais curieux des lectures qui devraient les intéresser – au cas où il y ait encore sur cette liste des curieux et pas seulement des peaux de vache…