Avec ce texte ravageur de Georgia Ray, intitulé « Salut beauté ! » paru dans Causeur n° 142 de Février 2026 ( actuellement en kiosques) et dont voici des extraits.
On ne risque pas de voir un tel texte publié par une revue d’art sur papier, tant elles sont encore terrorisées par la doxa artistique bureaucratico financière.
On ne risque pas non plus de voir un tel texte dans les très bien pensants progresistes Libé, l’obs, Le Monde … la contemption de l’art dit contemporain, étant de nature réactionnaire .
Voici les extraits du texte :
Sans son commentaire, l’œuvre d’art contemporain « conceptuel » n’existe pas. Le discours de l’artiste nourrit le verbiage, le marché et les institutions culturelles. Mais il existe un autre art contemporain empreint d’esprit et d’harmonie.

Kermit the Frog d’Alex Da Corte s’invitait en Octobre dernier, place Vendôme à l’occasion d’Art Basel Paris, grand rendez-vous annuel de l’art contemporain. Après l’arbre-sex toy de Paul McCarthy, la citrouille de Yayoi Kusama, la vague d’Urs Fischer et le champignon de Carsten Höller, la gigantesque grenouille gonflable à demi dégonflée de Da Corte est venue sertir les pavés de la haute joaillerie parisienne d’une structure vert pomme de 20 mètres de long. Ce n’est pas la première fois que l’ancienne place royale subit les assauts d’un artiste, mais contrairement au peintre Gustave Courbet tenu responsable, pendant la Commune, de la destruction de la colonne Vendôme et condamné au remboursement des dégradations avant de s’exiler pour échapper à la sanction, l’artiste américain s’en est sorti avec les éloges des inconditionnels de l’art contemporain, les sarcasmes de ses détracteurs et la demi-indifférence générale du public.
Alex Da Corte est ce que l’on appelle un artiste « conceptuel ». Ce qu’il crée ne se veut ni beau, ni laid, mais intéressant. Ses œuvres ne sont pas là pour plaire ou déplaire, mais pour faire réfléchir et produire du sens. Au motif de l’artiste inspiré s’est en effet substitué celui des œuvres inspirantes, qui convoquent, provoquent, interrogent, explorent, examinent, inves-tissent, renvoient, réinterprètent, réutilisent, revi-sitent, réinventent, traduisent, mettent en perspective, confrontent, rapprochent, conjuguent, font dialoguer et émancipent. Kermit the Frog, le célèbre personnage Muppet des années 1950, « convoque ainsi l’enfance et la désillusion pour mieux interroger le rôle des icônes culturelles dans nos sociétés désenchantées », résume la presse spécialisée.

Le « Paysage amoureux » d’Othoniel
Non loin de là, à la nouvelle Fondation Cartier, place du Palais-Royal, les visiteurs s’empressent de lire les cartels pour pouvoir regarder ce qu’ils voient : troncs d’arbre, cordages, mono-chromes, matériaux recyclés, installations. Le long d’un panneau blanc pendent des fils de couleur, emmêlés par endroits, auxquels sont fixés de petits objets rouges ou bleus en verre soufflé, ainsi que des perles et des aiguilles. Cette œuvre de Jean-Michel Othoniel s’intitule Paysage amoureux (1997). Le cartel explique :
« L’œuvre investit des objets symboliques de la passion amoureuse et célèbre un rapport érotique au corps visant un réenchantement des relations humaines. » Sans son commentaire, cette œuvre n’existerait sans doute pas.
Sa présence au monde dépend des représentations intellectuelles nées du discours qui l’accompagne. Elle a besoin d’être lisible pour pouvoir être visible et son titre est le début d’une indispensable exégèse.
Performances mystico-masochistes et autres immersions hypnotiques
Des performances mystico-masochistes de Marina Abramovic aux immersions hypnotiques de Yayoi Kusama en passant par les constructions du regard photographique anxieux de la génération Z et les déconstructions du regard colonisateur par Gloria Oyarzabal ou Tyler Mitchell, l’art contemporain a suscité ces derniers mois l’intérêt du public européen venu conceptualiser sa présence au monde : je pense donc je suis ému. À la Fondation Beyeler de Bâle, en Suisse, les visiteurs, invités à « l’émerveillement, la réflexion et la communion » devant les œuvres de la célèbre artiste japonaise, ont dû attendre en moyenne une demi-heure avant de pouvoir déambuler cinq petites minutes dans l’Infinity Mirrored Room : une salle remplie de formes biomorphiques noires à pois
jaunes et jaunes à pois noirs démultipliées par une série de miroirs, renvoyant à la quête obsessionnelle de l’infini égo-cosmo-végétal de sa créatrice, qui a fait des polka dots (pois) sa marque de fabrique au point d’ inspirer quelques modèles à une célèbre marque de sacs. Au mur, une phrase de l’artiste : « Je pense qu’il est important de partager l’amour, la paix et l’espoir, et de transmettre aux jeunes générations le message : love forever. » Une parole d’artiste qui invite, assurément, à l’émerveillement, la réflexion et la communion.
Les contempteurs de l’art contemporain sont nombreux.
Aude de Kerros, elle-même graveur et peintre, a résumé avec conviction leur position dans plusieurs ouvrages brillants. Leur critique repose essentiellement sur deux points: d’une part la labellisation de l’art par le marché, le monde de la communication et les institutions cultu-relles, d’autre part la fin de l’aventure esthétique au profit d’un devoir de subversion à visée pédagogique.
Daniel Arasse, André Chastel, Jean Clair, Jean-Philippe Domecq, Marc Fumaroli, Kostas Mavrakis, Christine Sourgins, Jacques Thuillier et bien d’autres ont plaidé pour la poursuite de l’accomplissement de la forme contre l’épuisement du désir de beauté et pour une approche sensible de l’art contre l’épuisement du désir de voir. Héritier des provocations de l’avant-garde et des désillusions de l’après-guerre, l’art contemporain a gardé en mémoire les ready-made du monde des objets et les ready-dead du monde des hommes : il a congédié le génie, le chef-d’œuvre, l’œil et la main de l’artiste, cette main mortelle pourtant capable d’accomplir une chose immortelle, pour reprendre les mots d’Hannah Arendt. Accusé de faire advenir sa propre mort dans ses délires iconoclastes montés en épingle par les sopranos de l’ouverture d’esprit, il a fini par cristalliser autour de lui tout un débat opposant les victimes fantasmées d’une nouvelle croisade contre « l’art dégénéré » menée par les hordes réactionnaires et les partisans de l’éternelle beauté troublante qui, « non contents d’être ennemis de la modernité en tirent une vanité incompréhensible » (Yasmina Reza).
Nous assistons aujourd’hui à un curieux paradoxe.
L’art de notre temps, qui pourrait continuer à nous émouvoir, nous parle généralement de sujets d’actualité, d’évolutions sociétales et de « problématiques » diverses. A l’inverse, la complexité du réel, qui devrait exiger de nous la formulation d’idées claires et l’emploi de mots justes, se satisfait de plus en plus de l’émotion, individuelle et collective, tout près d’être hissée au rang de valeur démocratique et de gage de citoyenneté.
En résumé, on réfléchit dans les musées et on est ému à l’Assemblée nationale
D’un côté, des œuvres d’art qui échappent à l’instrumentalisation des causes du moment; de l’autre, une envie de « regarder ce que l’on aime mais de ne pas le regarder totalement » (Thomas Bernhard) pour ne pas avoir à déchiffrer ou analyser. Et se laisser envelopper par ce qui, dans la matière, la forme, la couleur, et l’agencement, nous plaît… Sans concept !