Le philosophe André Comte-Sponville a participé au grand débat officiel organisé par le Salon d’Automne à l’Espace Champerret le 15 novembre 2009
Il y était en effet invité pour débattre sur une question centrale de l’art : « De ce qui est contemporain et de ce qui ne l’est pas », aux côtés de : Martine Salzmann (artiste peintre, essayiste), Laurent Danchin (écrivain), Christine Sourgins (historienne de l’Art), François Derivery (sociologue, écrivain d’art), Francis Parent, critqie d’art, Pierre Souchaud (Directeur de la revue Artension), Noël Coret (Président du Salon d’Automne, écrivain d’art).
Vous pouvez écouter l’intégralité de son intervention sur cette video toujours en ligne :
Voici le texte écrit de cette mémorable intervention :
((transcription de Art Châ -zart.fr, portail communantaire de sites d’artiste )
Ça n’est pas sans un peu de perplexité en effet et même de réticence, que je viens vous parler d’art et qui plus est de l’art dit contemporain devant vous. Pourquoi, et bien d’abord parce que je ne suis ni peintre ni sculpteur et il y a dans cette salle des peintres et des sculpteurs. Je ne suis pas non plus historien d’art, je ne suis pas critique d’art, je ne suis pas écrivain d’art, juste un amateur. Et c’est toujours une situation difficile que de parler devant un certain nombre de gens d’un sujet que ces gens connaissent beaucoup mieux que vous. Autrement dit, je suis bien placé pour savoir parce que j’en connais plusieurs très intimement, qu’il y a dans cette salle plusieurs personnes qui connaissent l’art en général et l’art contemporain en particulier beaucoup mieux que moi.
Mais s’agissant de l’art dit contemporain, ma perplexité redouble !
Parce que là je vais vous dire, je ne suis même pas amateur. Si l’amateur c’est celui qui aime, alors je ne suis pas amateur de l’art dit contemporain, je reviendrai sur cette ambiguïté de la notion qui est le cœur de notre débat. Parce que ça fait plus de 30 ans que je considère que ce qu’on appelle l’art contemporain, que l’état, l’institution reconnaissent comme tel, est à la fois grotesque dérisoire, affligeant. Et après quelques années d’efforts pour vérifier que mon rejet n’était pas fort simplement fondé sur mon ignorance, j’ai cessé en vérité de m’y intéresser. Et quand je fais quelque débat avec des admirateurs de l’art contemporain, ils ont vite fait de me citer 15 noms d’artistes dont j’ignore jusqu’au nom ! Parce qu’il est assez difficile de retenir le nom de gens que l’on méprise, c’est difficile et c’est vain. Et donc c’est vrai que sur l’art contemporain je me sens très peu compétent et depuis très longtemps parce que l’art contemporain, c’est pas seulement l’art du début du 21e siècle.
Le carré blanc sur fond blanc de Malevitch
Je me souviens quand j’avais 27 ou 28 ans, je crois, d’une grande exposition Malevitch qui devait être à Beaubourg, visite guidée parce que j’ai été inscrit en licence d’histoire de l’art, je voulais faire ça un petit peu sérieusement et le jeune guide tout à fait savant, compétent, cultivé et sympathique tombait en extase devant le carré blanc sur fond blanc de Malevitch. Pour ceux qui ne l’ont pas dans l’œil, comme on dit, je le décris rapidement, d’ailleurs le titre dit l’essentiel, c’est un carré blanc peint sur un fond blanc, en l’occurrence peint de façon terne, pauvre et plate. Et donc je trouvais ça évidemment nul et l’artiste, non, le guide, le critique, l’universitaire, prof d’histoire de l’art, ne tarissait pas d’éloges. Et à un moment, je lui demande, mais enfin, est-ce que vous trouvez ça beau ? Et il me regarde, comme si j’étais le dernier des paysans du Danube, il me répond, non ça vraiment, c’est pas la question. Moi, je trouvais que c’était malgré tout la question. Et le plus étonnant pour l’anecdote, on a commencé par des anecdotes, c’est qu’une femme qui participait à la visite avec moi, que je ne connaissais pas, bien sûr, demande au guide « oui, c’est vrai, que c’est extraordinaire ce carré blanc sur fond blanc, mais enfin, si Malevitch, au lieu d’un carré blanc sur fond blanc, si l’avait fait un point blanc sur fond blanc, est-ce que ce n’aurait pas été encore plus fort ? » Et alors, notre guide enthousiasmé par la remarque, « mais vous avez raison bien sûr, c’aurait été encore plus fort, mais vous savez, les plus grands génies, il y a un moment où devant leur propre d’audace, il reculent », et bien voilà, Malevitch, le point blanc sur fond blanc, il n’a pas osé !
Parler de Buren me paraît une faute de goût et un péché contre l’intelligence.
De ce jour-là, je devais avoir 27 ou 28 ans, j’ai cessé de m’intéresser vraiment à ce qu’on appelle l’art contemporain, je rappelle que Malevitch, ça doit être en gros, les années 20, ce qui est pour moi, quand même très ancien. Et l’idée même de parler sérieusement, de Buren me paraît une faute de goût et un péché contre l’intelligence. Troisième réticence, la troisième réticence, c’est que vous dire en matière d’art, je ne me fie pas trop aux idées. Et c’est peut-être pour ça qu’un certain nombre de mes collègues philosophes ou intellectuels, dont la plupart sont réticents sur l’art contemporain, je connais peu d’intellectuels et peu de mes amis en particulier, qui ne pensent pas en gros sur l’art contemporain, dans une forme un peu moins violente que moi dans la forme, mais sur le fond, à peu près la même chose.
Les grands intellectuels, au vingtième siècle, n’ont eu que mépris pour les artistes de leur temps.
C’est-à-dire un paradoxe du 20° siècle que la plupart des grands intellectuels, au vingtième siècle, n’ont eu que mépris pour les artistes de leur temps.
Sartre, qui était un excellent pianiste, a passé son temps à pester contre la musique contemporaine. Lévi-Strauss fils de peintre, un connaisseur de peinture comme personne, a passé son temps à se lamenter, sur ce qu’il appelait le métier perdu, de dire en gros, sur l’état déplorable de, là encore, l’art dit contemporain. Castoriadis a écrit un texte qui commençait par « l’art contemporain en première approximation est nul », mais à mon avis, Luc Ferry est aussi sévère que moi sur l’art contemporain. Pourquoi est-ce qu’on entreprend pas d’en parler plus souvent, on l’a tous fait un peu ici ou là, notamment moi plusieurs fois, Luc Ferry aussi, mais la perplexité, dans je voulais faire état, c’est qu’au fond en art, je crois, assez peu aux idées, et il ne faudrait pas faire la même erreur, mais inversée, de celles que font un certain nombre d’artistes dits contemporains et de leurs dits admirateurs, qui consiste à trouver une œuvre nulle d’un point du plastique par la richesse des discours, qu’elle est capable prétendument de susciter. Aucun discours ne peut sauver une œuvre nulle, mais pour la même raison, aucun discours ne peut réfuter une œuvre nulle. Autrement dit, ne comptez pas sur nous, ne comptez pas sur moi en particulier pour réfuter l’art contemporain, parce que précisément, ça serait quoi ? que l’art est soumis au concept. Alors que l’art n’est que ce qu’il est, c’est-à-dire, bouleversant et irremplaçable, que par ce que justement, il ne se réduit pas aux idées, qu’il peut susciter que ces idées soient en faveur ou au contraire en défaveur de tel ou tel art, vient le moment où en art, il faut laisser le dernier mot, le premier et le dernier au goût, alors un goût, si possible, éclairé par la culture, mais au goût, à la sensibilité, à l’amour ou au contraire au dégoût et au mépris.
Être contemporain, c’est d’être d’aujourd’hui, point
Alors, pour en venir maintenant au fond, traité très rapidement de notre sujet de ce qui est contemporain et de ce qui ne l’est pas, moi, ma position est très simple, être contemporain, c’est d’être d’aujourd’hui, point. C’est d’être du même temps, « contempory », c’est d’être avec dans le même temps que nous. Autrement dit tous les artistes vivants qui exposent ici sont par définition des artistes contemporains. Alors que Maurice Mazo, qui expose, si j’ose dire à côté, ne l’est pas simplement, parce qu’il est mort à la fin du 20ème siècle. Mazot est un artiste du 20e siècle, un artiste contemporain aujourd’hui, c’est un artiste du début du 21ème siècle. J’aime dire, c’est une évidence, et le sens du mot, j’en suis d’accord, mais ça veut dire que au vrai sens du mot contemporain, tel qu’on le trouve dans les dictionnaires, contemporain, c’est une pure question de fait. On est contemporain parce qu’en fait, on est d’aujourd’hui. Sans aucune, sans aucun contenu normatif, être contemporain, c’est ni bien, ni mal, ni beau ni laid, c’est un fait. Sans aucun contenu, même, descriptif. Quand je dit de quelqu’un, c’est un peintre contemporain, vous ne savez absolument rien de sa peinture. Vous savez quelque chose de lui, il est d’aujourd’hui, mais est-ce qu’il est abstrait ou figuratif, est-ce que c’est un bon peintre ou un mauvais peintre, est-ce qu’il fait de la peinture ou des installations, vous n’en savez rien. Donc voilà, contemporain, c’est une pure question de fait. Le paradoxe de l’art dit, contemporain, c’est qu’on a érigé cette notion purement factuelle en notion normative. On en a fait un jugement de valeur. Ce qui laisse entendre, sinon la chose est absurde, que la chronologie en art vaut comme jugement de valeur. Or évidemment, c’est faux, être peintre aujourd’hui ça ne dit pas si c’est un bon peintre ou un mauvais peintre.
De l’importation indue dans le monde des beaux-arts, de la notion de progrès
Alors, mon idée que je voulais soumettre à la discussion, c’est que ce contresens sur l’art que suppose le fait d’ériger la chronologie en point de vue normatif, en jugement de valeur, s’explique au moins en partie par l’importation indue dans le monde des beaux-arts, de la notion de progrès, tel qu’elle est légitime dans l’histoire des sciences, telle qu’on peut la juger légitime dans l’histoire des sociétés et telle qu’elle a sa place en quelque chose dans le monde de l’économie marchande. Donc, voilà mon idée, c’est qu’il y a un contresens sur l’art, fondé sur l’assimilation indue du monde de l’art au monde des sciences, deuxièmement, au monde de la politique, troisièmement, au monde du marché. S’agissant d’abord du modèle, encore une fois importé à tort dans le domaine de l’art, du modèle des sciences. Gaston Bachelard a bien montré que l’histoire des sciences était nécessairement normative et récurrente. Normative, ça veut dire quoi, parce que si on fait l’histoire, par exemple, de la physique galiléenne, il faut bien faire le tri entre ceux qui étaient vrai dans ce qu’à dit Galilée, et ce qui était faux dans ce qu’à dit Galilée. De même, ils si on fait l’étude de la physique de Descartes, on est obligé de distinguer ce qui est vrai dans ce que Descartes à dit comme physicien et de ce qui est faux. Donc, il y a un jugement de valeur indispensable, mais fondé sur le critère vrai. Et puis, deuxièmement dit Bachelard, l’histoire des sciences elle est récurrente. C’est à dire qu’elle part d’aujourd’hui pour juger le passé. Lorsque l’on commence à voir dans tout ce qu’à dit Galilée, la part qui était vraie et la part qui était fausse, Et bien c’est très simple, on compare ce qu’à dit Galilée, à ce que disent les physiciens d’aujourd’hui et ce que Galilée a dit qui est conforme à ce disent les physiciens d’aujourd’hui, on va dire c’est vrai. Autrement dit, on part de la physique d’aujourd’hui, pour juger. Donc récurrent, ça veut dire, on part du présent pour reculer vers le passé, on parle de la physique d’aujourd’hui, pour juger la valeur de la physique du passé. Et c’est légitime pour quoi ? parce que les sciences progressent. Autrement dit en physique, en mathématiques, en biologie, la chronologie est un argument. N’importe quel prof de physique de collège de vos enfants, en sait beaucoup plus en physique que Newton ou Galilée. Et donc, ce point de vue d’une histoire normative et récurrente, est légitime dans les sciences parce qu’il y a progrès, et seulement parce qu’il y a progrès. Mon idée, c’est qu’il n’y a pas de progrès dans l’histoire de l’art. Je ne vois pas quel progrès représente Mozart par rapport à Bach. Je ne vois quel progrès représente Beethoven par rapport à Mozart. Je ne vois pas quel progrès Brahms représente par rapport à Beethoven. Quel sculpteur fera mieux que Michel-Ange ? Personne ! Si bien que appliquer ce modèle d’une histoire normative et récurrente à l’art alors qu’il n’y a pas de progrès en art, c’est faire un contresens sur l’art.
Alors pour prendre un exemple plus concret, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que quand on vous explique que Cézanne est un peintre génial parce qu’il annonce le cubisme, on procède de la même façon que dans l’histoire des sciences, ce qui évidemment semble illusoire. Que Cézanne soit un peintre génial, je suis d’accord, mais assurément pas, parce qu’il annonce le cubisme, simplement parce qu’il a fait des tableaux géniaux.
De l’importation de l’idéologie dans l’art
Deuxième erreur, deuxième contresens, deuxième importation indue d’un modèle externe à l’art, le modèle politique : Si l’on admet, bon je l’admet personnellement qu’il y a un progrès des sociétés car en gros, la société d’aujourd’hui, c’est mieux que la société du 19e siècle, qui était mieux que la société du 17e siècle, et bien ça veut dire qu’en politique, être à l’avant-garde, c’est d’être en gros le plus progressiste qu’on peut. Si on pense qu’il y a un progrès des sociétés, il est légitime d’essayer d’être à l’avant garde de ce progrès. Ça n’a pas empêché des erreurs ou des d’aberrations. Je suis bien placé d’ailleurs, biographiquement pour le savoir, l’idée d’avant-garde de bolchéviques, ou léniniste ou communisme, maintenant on peut se demander dans quelle mesure, est-ce que Lénine était vraiment à l’avant-garde du progrès social ? Mais en tout cas, il y a vraiment un progrès dans les sociétés et dans la mesure où on peut essayer de l’appréhender, il peut y avoir un sens à essayer d’être en avance. Mais comme il n’y a pas de progrès en art, la notion d’avant-garde, est vide de sens. Qu’est-ce que l’avant-garde d’une armée qui n’avance pas ? Là encore, pour prendre un exemple historique, c’est le flirt prolongé entre le surréalisme et le communisme. Il suffit de lire les texte de Breton ou d’Aragon, je parle de l’Aragon surréaliste et pas de l’Aragon communiste ici, pour comprendre que l’illusion de Breton, bah c’est se dire voilà, il y a une avant-garde politique, c’est le prolétariat, c’est le parti communiste, il y a une avant-garde esthétique, c’est le surréalisme. Sauf que la notion d’avant-garde, suppose que l’histoire progresse. Ça peut être légitime pour la société, ça ne l’est pas, là encore, pour l’art. Et puis, troisième importation indue, alors que c’est la plus récente, et qui peut être dit quelque chose sur l’art dit contemporain d’aujourd’hui, c’est-ce que j’appelle l’importation du modèle marchand. Parce que vous, mettez-vous dans la tête d’un marchand de téléphone portable. Il ne sait pas encore ce qu’il va vendre dans 18 mois, mais il sait une chose, c’est que si le téléphone portable, qu’il vendra dans 18 mois, n’est pas différent, n’est pas nouveau et n’est pas en quelque chose plus performant que ceux qu’il vend aujourd’hui, dans 18 mois, il est mort. Mort, son entreprise disparaît ! Autrement dit l’innovation dans l’économie marchande est une condition sinequanone de la survie. Vous appliquez ce modèle à l’art, ça veut dire que l’art doit faire du nouveau. Alors, c’est un petit différend de l’avant-garde parce que le nouveau renvoie moins à un futur qu’à un présent, vous voyez, ce n’est pas la même notion, l’artiste d’avant-garde qui prétendait du temps de Breton inventer l’art de l’avenir, tarte à la crème évidemment absurde mais c’était un peu l’idéologie qui dominait, aujourd’hui certains se contenteraient de faire l’art d’aujourd’hui, celui qui se vend, sauf que là encore, en matière de technologie, en matière de marché, la nouveauté est un argument de vente, en matière d’esthétique, évidemment, la nouveauté n’est pas un argument du tout ! Bach passait de son temps pour archaïsant, et objectivement d’ailleurs, il l’était à bien des égards. Ça n’empêche pas qu’il soit l’un des plus grands musiciens de tous les temps, peut-être à bien y regarder, le plus grand de tous.
L’innovation est valorisante financièrement
On va retrouver d’ailleurs dans ce modèle marchand, qui, encore une fois, est plus fondé sur l’idée d’innovation, de nouveautés, que sur l’idée de progrès et donc plus sur le présent que sur l’avenir, on retrouvera malgré tout, une prime à l’avenir, autour de la notion de spéculation. Par ce qu’autant l’innovation est un fait actuel, autant dans un marché spéculatif, alors que Pierre a parlé de ça, mais je n’ai pas pu venir au débat d’idées, mais dans un marché spéculatif, on peut à la fois jouer le présent, l’innovation et l’avenir, la spéculation et je lis en ce moment dans la presse, encore récemment en lisant le Monde, des chiffres hallucinants où une toile nulle vendue 100 000 euros est revendue 10 ans plus tard, 3 millions d’euros. Elle est de mon point de vue toujours aussi nulle, mais le prix a été multiplié par 30, 40 ou 50. Alors, ça n’explique pas tout, il faudra, je vais m’arrêter là, par ce que je ne voudrais pas être trop long. Il y a aussi, à mon avis, des problèmes internes à l’art, spécialement peut-être aux arts plastiques mais enfin ce triple contresens, qui consiste à appliquer au monde de l’art, à importer dans le monde de l’art, les notions de progrès, donc dit-on d’histoire récurrente qu’on trouve dans l’histoire des sciences, de progrès politiques donc d’avant-garde, qu’on trouve dans l’histoire des sociétés, enfin de nouveautés, d’innovations et éventuellement de spéculations qu’on trouve dans l’économie marchande, ça explique me semble-t-il au moins partie, un certain nombre d’aberrations de l’art, dit contemporain.
quelle clarté de cette démonstration de l’outrancière pretention de ceux qui tentent de tuer les artistes contemporains au sens simple et exact du mot
merci monsieur Comte-Sponville
excellent , je rejoins totalement cette analyse en tant qu’ artiste »contemporain »