
L’art dit contemporain, c’est aussi le surdimensionnement de l’insignifiance, l’enflure de la vacuité, la spectacularisation de l’inepte … C’est aussi le « Triomphe de l’effacement » comme le titre Jean-Pierre Cramoisan dans ce texte dont l’intelligence et la qualité littéraire deviennent l’antidote à l’absolue crétinerie de l’enflure dont il parle.
Le Triomphe de l’effacement
Par Jean-PierreCramoisan
Il y a ceux qui ont des idées et ceux qui n’en ont pas ou si peu qu’ils ont recours à toutes sortes d’entourloupes pour que ça ne se voie pas. Il leur faut donc trouver un moyen d’ancrage à bon compte pour donner l’illusion d’une fièvre artistique si spectaculaire qu’elle finit par s’annuler d’elle-même.
C’est en apprenant la cérémonie ratée à cause de ce chambard climatique qui s’en prend maintenant à l’art – quel culot ! – que le plasticien JR s’invente une nouvelle aventure : La caverne du Pont neuf, en lieu et place où Christo et Jeanne-Claude procédèrent jadis à l’emballage du site. Alors que je terminai une note dans le goût de la farce, la tentation me vint d’associer à ce pont légendaire la surenchère d’une nouvelle turlupinade. Tout était prêt, on n’attendait plus que le gratin de l’entre-soi-soi de l’art du contemporain fasse son entrée à l’intérieur de cet espace promis comme la mise au jour d’un trésor alibababesque débordant d’inventivité créative. On a vu l’emballage, on découvrira l’en-dedans du concept. Hélas, le ciel trouva cette pantalonnade si peu à son goût qu’il convoqua ses vents à la manière d’une chanson de Brassens : Une saute de vent soudaine jeta ses habits dans les nues.
Christo et Jeanne-Claude n’auraient jamais entrepris une œuvre artistique sans précaution d’arrimage.
On se souvient de l’obsession du maître emballeur qui, après le Reichstag, rêvait de recouvrir d’une grande gabardine ce bon vieil arc de triomphe.
Habitué à le côtoyer en haut des Champs-Élysées au point de ne plus le voir, on le découvre comme jamais, mis en scène dans un tissu en polypropylène d’un beige bleuté rythmé par des cordages rouges, le tout recyclable comme il se doit ! Il semblerait que l’artiste ait eu l’intention de solliciter l’interrogation du quidam sur la survenue interlope de ce bâchage de ravalement. Mais pour quoi au juste ? Réaliser un fantasme ? Après tout le but de cette démarche, comme il en est de toute mascarade en type de pensée dominante d’art du contemporain, n’est-elle pas de dépuceler les consciences, de désengourdir l’apathie de l’ordinaire en repensant l’Histoire. Voilà cinquante ans que cette gamberge enfile les installations à la queue leu leu produisant des anomalies et autres énigmes autour du fourre-tout duchampien.
Les afficionados du sphinx des ready-mades se suivent, se répètent et se ressemblent tous sans que rien ne bouge. Roulement de tambour : tout se transforme dans le grand appareil circassien des bricoleurs de cerveaux, de ces cerveaux dont certains semblent pour de bon en avoir perdus l’usage ! Remodeler le réel en le faisant disparaître, n’est-ce point là un tour de passe-passe triomphal de pseudo repoétisation ?
Le passant qui traîne ses guêtres devant ce truc encapuchonné se matagrabolise les neurones en se tripotant le menton : « Qu’est-ce que ce truc ? s’interroge-t-il. Prendrait-il froid qu’on en vienne à l’emmitoufler ? Le repeindrait-on ? Le ravauderait-on ? Beaucoup se turent, médusés ; d’autres crièrent à l’absolu génie. On s’écharpa sur le sens de l’art. Il n’en sortit rien d’autre qu’un filet de courant d’air faisant à peine frissonner l’étoffe de plastique.
Puis, un matin, il n’y eut plus rien. Le concept de haute couture, habillage-déshabillage, avait disparu.
D’aucuns le regrettèrent ; d’autres, après cette éclipse de cellophane, se sentirent soulagés de voir renaître leur bon vieil Arc de Triomphe dans sa majestueuse et imposante liberté. Après son travestissement, ce monument, symbole de la République, réapparut tel qu’en lui-même, revivifié, et diffusant sa grandeur et sa force initiales. Qu’en aurait pensé Napoléon qui ordonna qu’on le fît ériger en hommage à la bravoure et à l’héroïsme ? En le voyant ainsi troussé, les grenadiers de l’Empire en eussent ravalé leur tablier de sapeur. Et qu’en penserait le sculpteur François Rude devant l’effacement de son Départ des Volontaires ?
Tout est bon pour la tambouille de cet art d’attraction fanfaronesque. S’introduire dans le patrimoine historique, non pour le commenter, voir même le critiquer, mais le dévoyer par les moyens les plus inattendus, est devenu une piste très prisée des artistes acrobates de la vacuité.
Qu’ajouter de plus, sinon que nous avons eu affaire à une énième poussive surenchère en art du contemporain.
Jean-Pierre Cramoisan