
J’ai écrit le texte qui suit en 2019. Entre- temps la banane à été vendue plusieurs fois à des millions de dollars, mangée plusieurs fois et enfin volée au Centre Pompidou -Metz où elle trônait en majesté…En 2026, la banane reste à l’ordre du jour tout autant que les raies de Buren et les critiques de Mr Dagen
Nous devons reconnaître qu’avec leur banane au mur, Cattelan et son
Perrotin de galeriste ont bien réussi leur coup. Ils nous ont bien scotchés,
instrumentalisés, piégés, bananés jusqu’au trognon. Ils ont créé un
gigantesque effet Larsen médiatique à partir d’une proposition artistique
minimum. Bravo pour ce méga buzz pas cher ! Une enflure journaleuse que nous avons nous-mêmes allègrement alimentée et boursouflée par nos moqueries, nos commentaires, nos pépiements d’indignation, nos cris d’orfraie, etc.
Comme si on ne connaissait pas par cœur cette stratégie duchampo-cattelanesque à base de provocation systématisée, ritualisée,
théorisée, répétée en boucle depuis au moins vingt ans (son pape écrasé par
une météorite, son Duchamp à la tête dans une pissoire, ses mannequins
d’enfants pendus dans un gros arbre à Milan, son Hitler premier communiant, son WC en or massif, etc.)…
Car la provocation, qui est l’ingrédient de base de l’art dit contemporain,
est profitable à beaucoup :
– Au blaireau culturel duchampolâtre, comme sujet de conversation endiablée avec ses amis, où il va pouvoir mettre en valeur ses talents oratoires et d’analyste du grand marché international de l’art, à[…] »
– Au chroniqueur d’art du Monde ou du magazine Connaissance des Arts (qui sait lire l’art entre les lignes) qui peut, là-dessus, en tartiner de grands
textes payés 100 € le feuillet de 1300 signes.
– Enfin à la cote de Cattelan, qui grimpe de 10 % à chaque nouveau «
scandale » qu’il a su provoquer… qui crée de délicieux orgasmes mentaux autant chez les vieux et vieilles bourges emperlousé(e)s que chez les retraités instits rebelles-insoumis avec bâtons de marche… et en enrichissant simultanément et d’autant ses collectionneurs, dont Pinault, déjà archi-riches.
Mais parmi ces innombrables textes consacrés à la mésaventure de cette
malheureuse banane (bonjour la maltraitance végétale !), je n’en ai pas trouvé un seul qui explique, ou seulement évoque, la stratégie pourtant ultrasimple d’une financiarisation de l’art reposant uniquement sur son pouvoir provocateur, interpellateur, bougeur de ligne, fellateur de néant, casseur decodes, questionnatoire… Une stratégie caractéristique pour tous les financial artists internationaux et/ou « contemporains », mais qui
atteint un sommet indépassable chez Cattelan, champion du monde toutes
catégories du foutage de gueule comme accélérateur de notoriété et donc de
bankabilité.
Souvenons-nous de ce luxueux cocktail organisé par Cattelan et son
galeriste, parmi les montagnes de détritus de la plus grande déchetterie du
monde à Palerme, et où ils avaient réuni une centaine de collectionneurs
milliardaires acheminés par avion spécial à partir de la Foire de Bâle…
Philippe Dagen du journal Le Monde avait alors applaudi à cette opération qui, selon lui, ridiculisait voire humiliait ces archi-riches en les confrontant
aux tristes réalités du monde et à ses puantes misères… Aujourd’hui c’est le
galeriste Perrotin qui affirme avec la même cynique candeur que cette banane scotchée est une dénonciation radicale des surenchères folles du grand marché de l’art… Ce qui ne manque pas d’aplomb de la part d’un des plus grands acteurs de cette folie marchande.
Alors pourquoi diable nos valeureux critiques et chroniqueurs d’art,
n’osent-ils pas comprendre et dire tout simplement, au sujet de
cette petite atrocité bananière, qu’elle est l’illustration exacte d’un
système d’un cynisme, d’une barbarie et d’un pervers inouïs ?… Un système qui se dit « contemporain » mais qui a commencé à se développer il y a bien 100 ans avec l’avènement du prophète Duchamp et de sa pissoire magique… Un système qui se nourrit essentiellement de la polémique qu’il provoque… Un système dans lequel les collectionneurs vénèrent et survalorisent financièrement leurs artistes, d’autant plus que ceux-ci, comme le faisait Duchamp, lesridiculisent, leur crachent à la figure, et dénoncent leur cupide stupidité… Un marché de l’art qui glorifie et mythifie ceux qui semblent s’acharner à son écroulement…

Ainsi cette banane qui, logiquement, devrait porter un ultime coup fatal à
ce marché de l’inepte, ne fera en fait que le consolider…
Nous en sommes donc là, au fond jamais atteint, d’un gouffre du sens, d’un
trou noir de l’intelligence, produit inéluctable d’une économie capitaliste
néo-libérale, hégémonique, hors contrôle de l’humain, ravageuse de la planète et de tous ses écosystèmes et équilibres vitaux… dont celui de l’art.
Alors que faire face à cet « anéantissement généralisé des
défenses immunitaires », comme disait Bourdieu ?
Que faire quand ceux, fonctionnaires ou spéculateurs, qui détestent et
méprisent le plus l’art, parce qu’ils ne le comprennent pas, en tiennent les
réseaux dominants de reconnaissance et de légitimation et s’enrichissent de sa destruction ?
Que faire ? Eh bien, il faut enterrer cette banane, ne plus en parler… pour
montrer en urgence et en priorité la réalité de l’art d’aujourd’hui, sa
richesse et sa diversité… et dévoiler, comme je le fais avec le
nicolemuseum.fr, cette vérité occultée par l’hyper-médiatisation de l’inepte
duchampo-cattelano-bananier.