
Banane et artyshow
Valentin : Thomas Séraphine votre chronique s’intitule aujourd’hui « Banane et Arty Show »…
Thomas : Oui, il faut bien mettre un titre. Et j’ai trouvé celui-ci dans les médias et on l’a sentait venir comme on sent le fruit trop mûr abandonné dans une corbeille vous savez sous un mois d’août plombé par le réchauffement climatique entropique de celui qui pique la peau de nos fruits éreintés.
Oui , il fallait dire une phrase d’intro , alors j’ai cédé au lyrisme Dimanche 31 mai 2026 au Centre Pompidou Metz, lors de l’expositionintitulée « dimanche sans faim », titre sublime pour décrire notre coma culturel
On y a donc volé une banane, pas un Cézanne, non une banane ! On m’aurait dit un Bacon, oui j’aurais pu comprendre, mais là une banane scotchée au mur par un bout d’adhésif gris signé de l’artiste. Le Centre Pompidou Metz n’a pas vraiment été cambriolé donc il a seulement été épluché
Valentin : Le muée a constaté la disparition du fruit, et il a annoncé déposer plainte contre x.
Thomas : Le musée s’est aussitôt empressé de rassurer la population et les visiteurs angoissés, aucun dommage irréversible n’a été constaté, on respire. Metz est debout, la Lorraine est sauvée.
Valentin : donc on a retrouvé la banane intacte ?
Thomas : non, mais vous ne comprenez rien à l’art Valentin…Car c’est là toute la beauté de cette œuvre sans beauté. La banane n’est pas vraiment l’oeuvre et le communiqué du musée, qui est un chef-d’œuvre en soi et qu’on pourrait une fois encadré exposer à son tour , témoigne que la valeur de l’oeuvre réside dans son certificat d’authenticité et dans le protocole qui régit sa présentation, plutôt que dans son élément périssable. Oui la chair est nulle et le fruit est vide, l’important n’est pas l’œuvre, c’est le titre de propriété, vous saisissez ?
La banane a pu certes, être remplacée dans les plus brefs délais, mais le plus difficile aura été de trouver un épicier ouvert le dimanche à Metz.
« oui allô écoutez c’est pour une urgence parce qu’on a besoin d’une banane,… Oui mais on est fermé et la machine à peser ne marche pas… Oui ,mais on s’en fout ! On vous l’achète 100 € grouillez-vous bordel !… C’est la banane de Côte d’Ivoire seulement à 2,99 €, … Mais écoutez, c’est pas possible ,c’est 100 € ,mais c’est pas si exagéré que ça ,sachant que une fois sous son bout de scotch la banane vaudra plusieurs millions… »
La banane est un fruit qui questionne sur la valeur de l’art
Oui , ce fruit scotché de la série d’oeuvres intitulée « comédian » de Mauricio Catellan, a pour but de faire se questionner le spectateur sur la vision de l’art et sa valeur.
Elle a été déjà été mangé une première fois en 2019 à Art Basel Miami Beach manger par un artiste sérieux désireux de manifester son mécontentement face au prix provocateur de cette œuvre non moins provocatrice à l’époque pour 120000 dollars et en 2024 le fondateur de la plateforme de crypto monnaie Tron. Vous connaissez cette plateforme évidemment, où Sun You Cheng avait acquis un autre exemplaire de cette banane pour 6,2 millions de dollars aux enchères avant de l’avaler quelques jours plus tard devant des journalistes. « Elle est bien meilleure que les autres bananes ! » avait-il déclaré après avoir avalé la première bouchée… Non mais laissez-moi manger ma banane à 6 millions de dollars et je vous emmerde, ha ha comme l’a dit si bien John Wayne alias Georges Abitbol à Laura Turner dans la classe américaine, monde de merde.
Et oui parce que nous vivons un Grand détournement permanent, on ne nous vend plus de la beauté mais de l’art spéculatif dans une farce qui se révèle être de la chair à banane, une farce qui peut-être mangée volée et mâchouillee, digérée et jetée compostée dégueulée chiée peu importe sa valeur demeure, banana, banana sfritch, banana sfree…
Voilà où nous en sommes dans une civilisation qui a réussi à transformer une collation de maternelle en produit financier pour milliardaire dépressif.
Catellan ne dénonce pas le monde de l’art, il le nourrit avec sa banane,
Il lui donne exactement ce qu’il réclame : de l’événement, du scandale, du vide emballé, de la provocation à deux balles pour une peau de banane à 2 million, de la fausse subversion pour riches, qui ont déjà acheté tout sauf le sentiment d’être encore audacieux.
Et dans ce monde-là même le vandale devient collaborateur involontaire car attention le système est plus intelligent qu’il n’en a l’air. Si vous volez la banane vous participez à l’œuvre, si vous la mangez vous participez à l’œuvre, si vous la détestez, vous la cassez vous participez à l’œuvre, même votre indignation devient une plus-value. Votre dégoût enrichit le récit, même votre rire est réquisitionné par le marché.
Alors cette chronique elle aussi et cette plus-value qui lui vaudra quelques dollars de plus, c’est ce qu’on appelle le piège absolu. Alors comment on en est arrivé là ? Parce que l’on aurait tort de croire que cette histoire sort de nulle part.
Les ancêtres de la banane : l’urinoir et la mierda d’artista
La banane de Catellan n’est pas un accident, elle appartient à une généalogie des ancêtres, un arbre généalogique enfin un bananier généalogique.
Tout part d’un urinoir, souvenez-vous en 1917, New York, Marcel Duchamp dépose une cuvette de chiotte dans une galerie et la baptise Fontaine, ça c’était la matrice, le premier grand pipi sur l’art occidental. Sauf que le pipi au lieu d’être sanctionné a été encensé et depuis on se noie dedans et on répète que c’était génial. Avouons que si l’un des gestes fondateurs de notre modernité consiste à installer une pissotière dans un musée, il ne faut pas s’étonner qu’un siècle plus tard on se retrouve avec des toilettes en or, une banane scotchée, de la merde en conserve, oui vous avez bien entendu, de la merde car il y a eu aussi Pierrot Manzoni, l’homme qui a eu cette intuition sublime puisque tout peut devenir art dès lors que l’artiste le déclare. Pourquoi ne pas vendre ses propres déjections ? Ainsi naquit merda d’artista, oui merde d’artiste, une série de boîtes de conserve supposer contenir 30 g d’excrément de l’artiste numérotées signées et vendues à l’époque au poids de l’or qui ont dépassé aujourd’hui les 200000 € en salle des ventes. Oui au fond Manzoni a réalisé le vieux rêve des alchimistes, transformer le plomb en or.
Et là encore le plus fascinant ce n’est pas qu’un artiste a mis cette folie, après tout ce sont ça les artistes, les homopluru, les accès de vanité d’ennuis, de diarrhée métaphysique non le plus fascinant c’est que des collectionneurs l’aient acheté, que des experts l’aient commenté, que des institutions l’aient conservé, que des catalogues l’aient reproduit, que des critiques expliquaient doctement que cette petite boîte interrogeait le corps. Le marché, la production, la consommation, l’intime, le capitalisme et probablement aussi le fascisme, oui parce que à partir d’un certain niveau de cuistrerie, on finit toujours par interroger le fascisme, ça vous allez dans n’importe quel c’est toujours comme ça. Cette œuvre nous interroge sur les dérives consuméristes d’une société d’écran happée par la dérive fasciste qu’il a tague.
La banane signe d’appartenance à l’élite mondalisée
Oh là là le scandale mais le scandale ce n’est pas que la merde soit exposée, le scandale c’est qu’elle coopte. Il faut prendre un peu de hauteur Valentin, moi aussi je vous invite plutôt à tirer la chasse car l’art et l’argent ont toujours été liés évidemment, Balzac le savait, Zola le savait, Goncourt le savait, Oscar Wilde aussi car Maupassant, alors Maupassant oui voilà je dis tout ça pour arriver à Maupassant, dans Bel-Ami, lorsque Monsieur Walter achète une fortune le tableau qui s’appelle le Christ marchant sur les eaux, ce n’est pas seulement pour accrocher un tableau dans son salon, non c’est pour accrocher sa réussite au mur, c’est pour transformer une œuvre en blason, en trophée, en arme sociale. C’est pour convoquer le Tout-Paris et lui dire «regardez j’ai réussi, j’ai conquis, je possède même le sublime». La référence ne parle plus, alors vous pouvez prendre par exemple le film des inconnus si vous préférez Valentin avec le fameux « attention c’est un immobile Kundewitch». La référence entre ces deux références, elle est gigantesque Valentin parce que à l’époque de Maupassant l’argent venait après le jugement esthétique, il couronnait une œuvre déjà reconnue comme belle, puissante, admirable, le riche achetait le chef-d’œuvre parce que il était chef-d’œuvre. Il ne suffisait pas qu’il l’achète pour qu’il le devienne. Aujourd’hui et bien c’est l’inverse, l’argent ne vient plus consacrer la beauté, il la remplace. Il n’est plus la conséquence de la valeur artistique, il en devient la preuve. Une chose donc qui vaut 6 millions est importante, la banane scotchée au prix d’un château, elle interroge notre rapport à l’art. Une boîte de merde atteint le prix de l’or donc elle est profonde et si vous ne comprenez pas c’est précisément parce que vous êtes trop vulgaire pour comprendre, oui autrefois l’artiste cherchait à arracher une forme au chaos. Aujourd’hui il suffit d’arracher un concept à son côlon, même Dali n’aurait pas dit mieux.
Voilà le grand retournement, Valentin, on faisait monter les prix alors qu’aujourd’hui le prix fait croire qu’il y a du beau. C’est ce que l’on appelle de l’art conceptuel, de l’AC qui se veut art de rupture, c’est assez et pourquoi pas A WC pour un art de merde, pourquoi pas AVC pour ceux qui le subissent. Détournement, provocation, dérision, cet art entre guilleret, oui parce qu’il fait plus rire qu’autre chose accapare depuis 40 ans l’attention des médias et la manne publique et voici le diagnostic, cet AC n’ai rien d’autre que la résultante d’un star system artificiel tenu par une centaine de personnes dans un monde de faux-monnayeur, une centaine de personnes, Valentin, moins de monde qu’à une soirée de kemsex organisée par Sébastien Chenu ou une avant-première de comédie musicale à Mogador, qui possède d’ailleurs ce point commun de rassembler les mêmes personnes. Alors et cette poignée d’arnaqueurs serait le prix du monde de l’art, le tout dans un réseau serré de galeries, de maisons de ventes, d’institutions qui tournent en rond en se léchant les bottines et le reste. Mais pour que le circuit fonctionne à plein, il faut une philosophie, un discours en écran de fumée, c’est le relativisme absolu celui-là : toutes les œuvres se valent oui Jeff Koons à Versailles devient légal de Rembrandt, le ballon de baudruche et l’âge d’or flamand sur le même plan, une banane, une banane et un Boudin dans la même assiette (Eugène Boudin bien sûr, parce que sinon le boudin à la banane ça n’a rien à voir).
L’Etat complice avec l’argent du citoyen
Valentin : oui après mais l’état n’est pas obligé de tout suivre et de tout valider
Thomas : oui triste sire, évidemment l’état pire que ça, est complice, il est commanditaire, Valentin. L’estimer par les institutions, ce cirque est abreuvé par nos impôts, les vôtres et le mien. Le FNAC, c’est le Fond national d’Art contemporain, les FRAC achètent massivement ou subventionnent le néant avec l’argent du manant. Oui tenez-vous bien car c’est là que le pipi devient inondation, selon Aude de kerros, Marie Sallantin et Pierre-Marie Ziegler dans leur livre 1983-2013 années noires de la peinture que j’ai déjà d’ailleurs largement pillé pour faire cette chronique, depuis 30 ans, Valentin, 60 % du budget destiné à l’achat d’œuvre d’artiste vivant aurait été dépensé non pas en France mais à New York et ce pour consacrer des artistes anglo-saxons sans la moindre réciprocité évidemment. On ne bâtit plus une école française on finance le star system américain, on vide nos caisses pour remplir leurs cuvettes dorées.
Et pendant ce temps-là en France on endoctrine et on décervèle la jeunesse,
La doxa artificielle et officielle règne en maître absolu. On y forme l’étudiant au verbiage, à l’installation, ah oui c’est important, l’installation de vide, la performance artistique mise à l’écart, organiser du beau métier au profit du concept, donc de l’installation, de la performance mais du geste creux attention très bien subventionné. Le dessin, la peinture, la gravure, la sculpture, non c’est des techniques inutiles, des savoir-faire voués aux oubliettes. On ne connaît pas, disent-t-ils dans leur livre, dans l’histoire un tel exemple de rupture de transmission, c’est ce que dit Aude de Kerros. Jamais, jamais dans l’histoire ni les guerres de religion, ni la peste noire au 14e siècle n’ont réussi à couper le fil aussi proprement, aussi complètement. On a fait pire que la mort, on a tué l’avenir en supprimant le savoir.
Le terrorisme intellectuel
Et puis manque à mon pamphlet un ingrédient des plus puissants, peut-être plus puissant que l’argent, c’est la peur. Alors qu’est-ce qu’elle vient faire ça, celle-là, c’est la peur de passer pour un imbécile, Valentin, la peur de ne pas comprendre une œuvre d’art, la peur de ne pas être moderne, peur de dire devant une salle blanche, 3 néons, un sac plastique, une vidéo de 12 minutes et une chaise éventrée, non mais attendez excusez-moi mais c’est nul, c’est à chier. Alors là peut-être que ce n’est plus de la peur, la politesse, la civilité mais il n’empêche, c’est là que réside, moi je trouve, le vrai chef-d’œuvre de l’art contemporain : C’est avoir réussi à faire taire le jugement. Non pas à convaincre les hommes que c’était beau, non à leur interdire intérieurement de dire que c’est laid. Bref c’est un peu les habits neufs de l’empereur. Ruben Östlund dans The Square, Palme d’Or 2017 à Cannes, un peu longuet au demeurant, au début du film le palais royal de Stockholm est transformé en musée d’art contemporain et pour faire de la place à une installation temporaire on abat une statue équestre sur le parvis du palais, tout est là. L’art ancien, l’ancien art est sommé de descendre du cheval pour laisser passer un carré lumineux. Le passé est prié de dégager, le cavalier tombe, le néon triomphe et l’œuvre en question c’est quoi un simple carré de pavé bordé d’un cadre lumineux. Mais attention, une notice nous apprend que ce square est un sanctuaire de confiance et de bienveillance. Voilà la magie du cartel, petit tableau. Vous étiez devant un carré mais vous voilà maintenant devant un sanctuaire. Vous pensiez voir du vide, mais non c’est que vous n’aviez pas lu la notice.
L’art véritable reste bien vivant
Valentin : pourtant il reste des peintres aujourd’hui.
Thomas : oui il reste des vrais peintres, oui ils sont vivaces ceux là, vivace comme les plantes. Ils sont résilients et invisibles. Ce sont des dissidents oui des dissidents, ils sont cachés comme l’écrit si bien le titre du dernier essai encore une fois d’Aude de Kerros, l’art caché. Ils peignent, Ils sculptent, il transmettent malgré tout, loin des cimaises officielles, loin des commissaires en mal de buzz, loin des tiktokers de la banane, et c’est précisément pour cela qu’ils portent en eux la possibilité de retour, parce que le moche, lui il a besoin d’un vaccin pour survivre avec des doses de rappel, beaucoup beaucoup de doses. Il a besoin du buzz perpétuel de neuf, de NFT même absolu, de certificat d’authenticité de NFT pour compenser l’absence totale d’âme. Le beau lui, il a tout le temps, il résiste, il ne périt pas. Alors oui, il y a encore de l’espoir , amis il n’est pas chez sotheby’s, il n’est pas forcément à la biennale de Venise, au Centre Pompidou Metz où l’on pleure aujourd’hui une banane disparue mais retrouvée à peu de frais
On a volé la banane, bénis soient les voleurs. Qu’il la mange qu’il la recrache dans les chiottes en OR de Catellan, autre de ses créations. Le beau existe, qu’on vienne à lui, qu’on se hisse, qu’on lutte, qu’on ressorte enfin les outils du métier, les crayons, les pinceaux, qu’on chasse les vendeurs de vent. Le monde ne sera pas sauvé par un fruit qui pourrit avec des gardes du corps en costume cravate Celio mais par ce qui ne perit point. Et ça Valentin ce n’est pas de la clémence que je vous offre aujourd’hui parce qu’elle est en vacances, c’est seulement une chronique au hachoir pour couper le scotch qui entrave le cri la récusation de faux art et de ces faux-airs, de ces faussaires sur son corda.
Écoutez l’intégralité de l’entretien sur Youtube ici :