LES CENTRES D’ART CONTEMPORAIN SONT  AU BORD DE L’ASPHYXIE

Dépendant à 68 % de financements publics et avec une faible fréquentation, souvent gratuite, ces établissements sont progressivement asphyxiés. Ils font parrie des legs jacklanguien les plus probématiques.

AVoici un article d’Eva Hameau dans le Journal des arts du 3 avril 26

https://www.lejournaldesarts.fr/creation/centres-dart-contemporain-un-modele-fragilise-182933

Un gouffre à subventions

En 2025, la baisse des budgets de la culture a souligné l’importance des subventions publiques dans les recettes d’un certain nombre de lieux de diffusion de l’art contemporain. « Les centres d’art dépendent fortement de l’argent public », constate Anne Langlois, co-directrice du 40mcube à Rennes. D’après les statistiques du ministère de la Culture, les financements publics représentaient 68 % des budgets des centres d’art labellisés Cacin en 2020 : l’État en était le principal pourvoyeur avec 25 % des dotations, suivi de près par les Communes (22 %) puis les Régions (15 %) et les Départements (6 %). Pour ce qui est des 32 % de recettes restantes, celles-ci proviennent du mécénat et des recettes propres des établissements (billetterie, visites guidées, ateliers), mais leur proportion dans les budgets est très variable d’un centre d’art à l’autre : les recettes propres représentent 12 % du budget du 40mcube tandis qu’au CEAAC, à Strasbourg, les recettes propres sont dérisoires : elles correspondent à 3 % du budget.

Une crise qui dure depuis les années 1990

La précarité du modèle du centre d’art est la conséquence directe de la crise de la décentralisation culturelle qui sévit au début des années 1990 dans le contexte de la guerre du Golfe et de la chute brutale du marché de l’art. « L’héritage des grandes années de construction sous Mitterrand et Lang représente un fardeau pour le ministère, expliquait Noam Alon en 2025. Sa capacité à financer durablement un champ culturel en constante expansion s’est heurtée à la barrière budgétaire. » Le chercheur à l’Unesco ajoute que « cette période de crise marque le début d’une chute progressive jusqu’à présent ». Et si le désengagement relatif de l’État a provoqué une fragilisation de certaines structures, la situation s’aggrave depuis le début des années 2010. « Le pouvoir fiscal des collectivités territoriales n’a cessé de s’affaiblir depuis la réforme des finances locales et de la taxe professionnelle en 2009, d’après le Livre blanc de la décentralisation culturelle, publié en 2026. Sans réelle autonomie fiscale, les collectivités territoriales peinent à maintenir leurs financements culturels. »

À cette difficulté d’ordre économique s’ajoute une seconde problématique : le manque de visibilité des centres d’art auprès du grand public.

Malgré la mise en place de dispositifs de médiation variés dans la plupart des structures, les centres d’art peinent à trouver leur public. Avec, respectivement 994 000 et 230 000 visiteurs en 2024, le Palais de Tokyo et le Jeu de Paume concentrent 60 % de la fréquentation globale des 58 centres d’art du réseau DCA. S’il est évidemment absurde d’attendre des scores de fréquentation identiques de la part des grands centres d’art parisiens et des petites structures situées en territoire rural, la faible attractivité de la plupart des établissements interpelle : la moyenne de fréquentation se situe sous la barre des 15 000 entrées annuelles, scolaires compris. Les bénéfices que peuvent tirer les 17 centres d’art à avoir mis en place une billetterie restent donc assez limités.

Vers une rétrocession des coûts de production ?Dans ce contexte budgétaire tendu, les centres d’art tentent de maintenir leur activité tout en diversifiant leurs sources de financement. Certains écument les dispositifs locaux d’aide au projet, d’autres optent pour la coproduction de leurs expositions, d’autres encore s’interrogent sur la mise en place d’une éventuelle rétrocession des coûts de production. Car en dépit du resserrement des budgets artistiques, l’immense majorité des structures continue à produire des œuvres d’art dans le cadre de ses expositions et résidences de création. Chaque année, les centres d’art produisent des dizaines, voire des centaines d’œuvres, comme au CRP, au Cirva et au Palais de Tokyo. Les coûts de production représentent généralement entre 10 et 15 % du budget artistique : au Parvis par exemple, 3 000 euros sur les 22 000 euros du budget des expositions partent dans la production.

art contemporain auvergnat


« Les œuvres que nous avons aidées à produire s’autonomisent dès la fin de leur exposition », explique Caroline Bissière, la directrice de l’Abbaye Saint-André à Meymac. La plupart des centres d’art ne savent pas ce que deviennent les pièces une fois que celles-ci deviennent la propriété des plasticiens. « Les artistes sont chargés de nous informer s’ils vendent leurs œuvres par la suite mais il n’y a pas de réel suivi », indique Sophie Auger-Grappin, la directrice du Creux de l’Enfer à Thiers. Sandrine Wymann, la directrice de la Kunsthalle de Mulhouse, précise que « les artistes ne préviennent pas toujours que leurs œuvres ont été vendues sur le marché de l’art ou qu’elles entrent dans une collection publique ». Pionniers en la matière, le CEAAC et la Synagogue de Delme ont introduit une clause de rétrocession des coûts de production en cas de vente de l’œuvre sur le marché de l’art à leurs contrats de production. L’Abbaye Saint-André envisage également cette option. Reste à voir si cette pratique se généralisera dans les années à venir.

Les centres d’art, facteurs de rayonnement culturel  

Développement territorial. Lorsque les finances s’amoindrissent, le maintien de l’enveloppe budgétaire culturelle ne dépend plus que du seul volontarisme politique : la culture est un domaine de compétences partagées qui n’implique aucune obligation de financement pour les collectivités. Plusieurs centres d’art ont la chance de pouvoir compter sur l’engagement d’une collectivité en particulier : la commune. De nombreuses municipalités ont vu « dans l’ouverture d’un centre d’art un investissement culturel valorisant » d’après le chercheur Noam Alon. Pour les communes, la présence d’un centre d’art sur leur territoire revêt un double intérêt. Il leur permet de soutenir la création contemporaine, mais aussi de mettre en valeur le patrimoine bâti local : près de la moitié des centres d’art sont installés dans des bâtiments au moins partiellement classés Monuments historiques, tels que des édifices religieux désacralisés, des édifices publics des XIXe et XXe siècles ou des anciennes maisons bourgeoises. L’ouverture d’un centre d’art résulte souvent de la conjonction entre une initiative privée et l’implication d’une municipalité propriétaire d’un équipement vacant, qu’elle va réhabiliter et mettre à disposition de l’association, comme ce fut le cas en 2010 pour l’ouverture des Bains-Douches à Alençon. D’autres mairies sont elles-mêmes à l’initiative des centres d’art, à l’instar de Mulhouse qui a fondé sa Kunsthalle en 2009. « Nous voulions créer un lieu dédié à l’art contemporain depuis longtemps », se remémore Michel Samuel-Weis (ex-UMP), adjoint à la Culture sortant qui fut à l’initiative du projet. Quinze ans plus tard, l’ancien élu estime que « le lieu a une belle notoriété et contribue à la qualité de l’art contemporain dans la ville ».Si la question du montant de la subvention allouée aux centres d’art provoque souvent des remous lors des conseils municipaux, certains maires se battent pour maintenir le financement car ils considèrent que les structures participent pleinement au rayonnement culturel de leur Ville. « La Villa du Parc est un centre d’art contemporain du Grand Genève, argue Christian Dupessey,l’ancien maire d’Annemasse. Il participe pleinement à l’identité de la Ville. » Du côté d’Alençon, « on a une structure qui est reconnue localement et en dehors de la ville, c’est très important pour la commune », estime l’ancien adjoint à la Culture, Dominique Artois (ex-LREM).

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