
Christine Sourgins en est à son troisième ouvrage sur le sujet : une courageuse obstination dans une époque où, après 50 ans de totalitarisme gaucho-culturel vigoureusement progressiste, déconstructif, casseur des codes et des valeurs bourgeois, pourfendeur du sens commun, l’ emploi même du mot Beauté, est ringardisé , voire réactionnarisé… Et tout cela pour mieux pouvoir , en toute impunité, esthétiser la laideur, conceptualiser la bêtise crasse, survaloriser la vacuité, profaner le sacré, concélébrer en rond l’inepte et financiariser la misère artistique , intellectuelle et morale….Et tout cela au nom de la liberté créative.
Merci Christine Sourgins pour votre beau et salutaire engagement.

« la beauté sauvera le monde » Dostoïevski
La société consumériste a piégé la beauté entre l’utile et le futile ; elle dit priser le beau mais pense « déco » superficielle tant l’objet jetable et rentable est devenu un étalon. Or la beauté, objet d’admiration, impliquait un regard esthétique désintéressé, sans prioriser l’utilitaire. Le soin, le respect accompagnant l’œuvre d’art montrent que celle-ci ne se consomme pas, que son destin n’est pas péremption mais contemplation et transmission. Le beau aiguise nos capacités d’attention, procède par sublimation ou « catharsis », une purgation des passions repérée dès Aristote. Il emprunte des voies méditatives ou les réconforts de l’art-thérapie : guérison d’un déchirement existentiel, redécouverte de la plénitude de vivre, figurent parmi ses bienfaits, sans oublier les voies spirituelles du beau. La beauté, rebelle aux idoles du moment, pourrait-elle accomplir la prophétie de Dostoïevski : « la beauté sauvera le monde » ? Christine Sourgins
Trois questions à Chistine Sourgins
En quoi la beauté a-t-elle des bienfaits, est-elle « utile » ?
Les démêlés du beau avec l’utile commencent dès l’Antiquité, l’artiste y voisine encore avec l’artisan qu’Aristote trouve déjà à l’art une fonction thérapeutique, la « catharsis », purgation des passions apaisant les spectateurs athéniens. Le beau sait rasséréner le corps et l’esprit : si Freud fit du refoulement la matière de la sublimation artistique, aujourd’hui les acquis de l’art-thérapie, la diminution de la douleur et de l’anxiété, ont pu être mesurés et chiffrés ; de récentes expériences incluant même l’animal. L’expérience du beau est existentielle : perceptive, donc corporelle, mais aussi émotionnelle et cognitive. Embrassant l’ensemble de la personne, elle l’harmonise. Toute œuvre belle est une, en elle chacun peut s’unifier, se ressaisir en un tout signifiant alors que le quotidien nous éparpille.
Le beau a-t-il des bénéfices particuliers pour notre époque ?
L’omniprésence technologique fragmente notre attention, l’asservit via l’addiction aux réseaux numériques. Or le beau nécessite d’adapter son régime de concentration à l’œuvre envisagée, il muscle notre attention : de soutenue, à l’affût d’un détail significatif, l’attention peut se faire flottante pour s’immerger, par exemple, dans les bains colorés d’une œuvre abstraite. La qualité attentionnelle, aiguisée par la beauté, est si cruciale que Vermeer en fit un tableau, « La dentellière ». Ainsi se restaurent nos capacités contemplatives où l’on devient ce qu’on regarde. Le beau ouvre alors à notre époque déboussolée plusieurs voies spirituelles : le chemin ascensionnel platonicien, ou les voies de la transcendance du Dieu biblique (via l’icône et sa beauté de transfiguration ou l’image et sa beauté d’incarnation). Sans oublier cet éloge de la nature, cher à l’Impressionnisme, où occidentaux comme orientaux, croyants ou pas, communient dans une immanence où la plénitude du beau réconcilie avec le monde.
Pourriez-vous nous en dire plus sur le dynamisme de l’admiration ?
Admirer la beauté ce n’est pas subir une grandeur qui nous écrase ou nous humilie, bien au contraire : le beau n’est pas le sublime. La beauté, par l’admiration qu’elle suscite, nous admet dans son intimité, nous adopte, nous grandit et vivifie. L’oublier condamne à un narcissisme mortifère. Nous devons le meilleur de la civilisation, dont une histoire de l’art riche et tumultueuse, non pas d’abord à l’envie ou au profit, mais à l’admiration.
Extrait du livre :
Aujourd’hui, la pensée utilitaire, ambiante et dominante, doute de la gratuité du beau en lui détectant force utilités qui seraient des raisons d’être inavouées : la Peinture ne servirait qu’à fixer le décorum d’une monarchie (Versailles), à ancrer les préceptes d’une religion (art sacré) ou un événement fugace conditionnant le citoyen (roman national). Quand un peintre comme M. Denis cherche aux résonances du monde des « équivalents en beauté » parce que « tout tableau a pour but de décorer », la pensée utilitaire jubile : il avoue, la peinture n’est que du décoratif, de l’ornemental ! Le beau ne serait pas sérieux, il amuse « la galerie », mince enveloppe à la surface du puissant fonctionnel, il emballe la profondeur du nécessaire. Même chez les « primitifs », le beau serait bassement utilitaire, nous dit-on : si l’image est tant soit peu ressemblante, c’est pour avoir une action efficace sur son modèle. Dans tout art sacré, le beau serait subordonné à l’utile : placer le surnaturel à notre service. Lorsqu’Hegel dit qu’art, religion, philosophie, « délivrent l’homme de la finitude à laquelle toutes ses autres activités le laissent livré », on peut toujours dénicher une utilité pratique aux plus hautes spéculations et aspirations : nous désennuyer. Vous avez besoin du beau ? Mais alors, la beauté vous est utile !
Pourtant, le beau ne relève ni de l’instinct (fonctionnel) ni de la pulsion (dissipation soudaine d’énergie vitale, mais non fonctionnelle) : le beau est une capacité, qu’on est libre d’activer ou pas, ce dont n’a cure l’utilitarisme, pensée totalitaire du soupçon. Dans ce cas, hors de la sphère de l’utile, point de salut ; les choses, et même les êtres, n’ont qu’une valeur : celle issue de l’usage ou des avantages qu’on peut en tirer. Pourtant, ce discours utilitaire eut récemment quelques pudeurs, une difficulté à reconnaître qu’un Art contemporain spéculatif pouvait aider à blanchir l’argent sale, participer de l’optimisation fiscale ou servir de parade réputationnelle à ces oiseaux de paradis fiscaux que sont les milliardaires. Longtemps, les mots « Art financier » furent tabous : une exception qui confirme la règle, sans doute. C’est un esthète, Lessing, qui prit l’utilitarisme à son propre piège : « Et quelle est l’utilité de l’utilité ? », aucune pensée utilitaire ne put jamais répondre, concluait Hannah Arendt. Nonobstant, le paradigme utilitariste domine tellement aujourd’hui qu’on admet par axiome que tout marche à l’intérêt !
Le Bloge de Ch Sourgins
Editions Boleine
https://editions-boleine.fr/catalogue/114-bienfaits-du-beau.html
Edition brochée – 14 x 20.5 cm – 15€ ttc – 180 pages ISBN : 978-2-490081-92-9