
Une implacable analyse de Marc Vérat
L’appareil institutionnel producteur , depuis 50 ans, de cet art artificiel se fissure de tous les côtés. Les subventions diminuent. Le public aussi. La fonction terrorisante de cet art de classe , instrument de pouvoir d’une « élite » bureancratique et mercantile, n’opére plus. Le marché spéculo-financier attenant à cet art sans contenu s’écroule également sur sa propre vacuité ontologique
Lorsque cette gigantesque enflure sera totalement résorbée, nous pourrons alors découvrir la richesse et la diversité de la véritable création vivante d’aujourd’hui …et en parler , sans être réactionnarisés. N.E.
Le texte de Marc Vérat :
L’art contemporain a longtemps occupé une position dominante dans le champ légitime : ascendant institutionnel, critique, symbolique…
Aujourd’hui, cette hégémonie se trouve contestée par la montée de la peinture figurative, la culture numérique et les pratiques amateurs massives. Les attentes du public demanderaient du sensible, du narratif, du lisible. Ce constat signifierait-il la fin d’un monopole ?
Pourquoi peut-on déjà parler de fin ?
A cause notamment d’une saturation des codes. Le langage conceptuel, l’installation, la performance sont devenus de banales formules. Le geste transgressif est devenu prévisible, intégré, attendu, l’innovation n’est plus que répétition.
Ensuite, à cause d’une évidente rupture avec le public. Les institutions ont privilégié la légitimité interne plutôt que la légitimité sociale et leur idéologie ne correspond à aucune réalité sociologique.
Plusieurs signes reviennent souvent quand on parle de fin de l’art contemporain : l’épuisement des formes de rupture, l’institutionnalisation du geste critique avec le sentiment qu’il ne correspond plus vraiment à ce qui se crée. La provocation se répète jusqu’à devenir une convention.
Ces signes indiquent une crise de régime. Quand une forme autrefois subversive devient attendue dans les biennales et les musées, elle perd sa capacité de surprise. C’est souvent ce glissement qui fait dire que l’art contemporain se termine.
Les institutions ont promu des formes conceptuelles et discursives en décalage avec les attentes du public. Résultat : un sentiment d’incompréhension, de lassitude du discours théorique.
Ce n’est pas nouveau, mais aujourd’hui nous sortons d’un long cycle dominé par le concept, la dématérialisation, et nous entrons dans un moment marqué par le retour du récit, du sensible, du plaisir visuel, sans oublier la récente hybridation numérique. C’est une réelle alternance esthétique qui se dessine.
Bien des organisations n’ont pas ajusté leurs codes et reposent toujours sur des artistes officiels qui ne sont plus les seuls producteurs ; il faut compter sur la concurrence de l’Intelligence Artificielle, des designers, et des nombreux amateurs créateurs d’images.
Les thèmes de l’avant-garde sont épuisés, on ne croit plus à la rupture permanente comme horizon. L’art vivant se réinscrit dans une pluralité de formes qui intègrent la narration, la peinture, le dessin et plus généralement toute une culture populaire.
Les institutions paraissent maintenant contestées sur plusieurs fronts :
1 – La crise de légitimité esthétique
Les institutions ont longtemps défendu le primat du concept, la valorisation du discours qui va de pair avec la dématérialisation de l’œuvre. Ce modèle des années 1960–2000, apparaît aujourd’hui comme illisible et dépassé pour une grande partie des artistes et des spectateurs.
2 – La crise de légitimité sociale
L’art contemporain n’a jamais pu représenter la diversité sociale et culturelle et le public ne se reconnaît jamais dans ceux qui prétendent pourtant parler pour lui.
3 – La crise de légitimité politique
Celle-ci devient par conséquent inévitable, les institutions sont prises dans une tension, elles doivent justifier leur financement et prouver leur audience. Elles sont sommées d’être accessibles, critiques et consensuelles,
Le public a changé
Le public n’est plus passif. Il produit, partage, commente, compare. Il peint, il dessine, utilise l’Intelligence Artificielle, ne veut plus qu’on lui explique ce qu’il doit aimer. Il souhaite participer, pas seulement recevoir.
Les jeux vidéo produisent des mondes visuels plus riches que beaucoup d’expositions, l’IA démocratise la création d’images, l’art dit contemporain n’est plus le centre de gravité de la création, la vision moderniste est tarie. Pendant un siècle, les institutions ont fonctionné sur un statut d’avant-garde, de rupture, de transgression. Désormais ce récit ne convainc plus parce qu’il est devenu un dogme, parce qu’il ne correspond plus aux attentes, parce qu’il est devenu prévisible. L’avant-garde institutionnalisée n’est plus une avant-garde.
Les symptômes de la crise sont devenus très visibles :
*La baisse de fréquentation des centres d’art, montée des critiques sur les réseaux sociaux, dans les médias, grosses difficultés à justifier certains choix curatoriaux.
*La croissance des pratiques amateurs, le retour massif de la peinture hors du champ légitime amplifient, s’il en était besoin, le phénomène de perte d’autorité et de crédit de la voie officielle.
*Le développement de la peinture et du dessin n’est pas un phénomène marginal ou anecdotique. C’est un fait factuel, qui transforme en profondeur l’écosystème de l’art. Cet essor reconfigure les aspirations du public, déplace les frontières du légitime, et met en tension le postulat de l’art contemporain. Le phénomène devient courrant, visible partout, sauf dans les institutions.
Le besoin de réappropriation du geste
Après 50 ans de dématérialisation, de concept, beaucoup ressentent le besoin de maîtriser un savoir-faire et de produire quelque chose de tangible. Dans un monde saturé d’écrans, La peinture amateur répond à ce besoin et offre une solution presque thérapeutique.
Les institutions ne sont plus les seules à dire ce qu’est l’art. Les réseaux sociaux ont créé des scènes alternatives, des communautés d’apprentissage.
Depuis deux décennies, la peinture connaît une croissance spectaculaire et est devenue l’une des pratiques culturelles les plus répandues en Europe et en Amérique du Nord. Ce que peignent les amateurs correspond à un indicateur culturel avec des thèmes récurrents : paysages, fleurs, animaux, portraits. Les sujets sont lisibles, sensibles et narratifs et révèlent les intentions esthétiques et démocratiques d’une société ; en somme un exact contraire de l’art contemporain.
Deux systèmes de valeurs qui ne se parlent pas.
Pour les professionnels du contemporain, la peinture amateur est souvent perçue comme naïve, non critique, non innovante. En retour, pour les amateurs, les lieux culturels établis apparaissent comme hermétiques, méprisantes, dogmatiques. C’est le constat d’une incompréhension réciproque. En outre, le décalage n’en est pas moins politique. En effet, selon Malraux, les institutions ont été mises en oeuvre pour mettre l’art à la portée du plus grand nombre. Or la pratique amateur qui reste la forme la plus courante de l’art est absente des institutions, la démocratisation réelle se produit hors de celles censées la porter. Le public d’aujourd’hui cherche du sens et devient plus exigeant, mais il ne trouve rien parmi les propositions du ministère de la Culture. Le centre de gravité de la création visuelle se déplace donc vers les ateliers privés, vers les communautés et les pratiques individuelles. On assiste à un irrémédiable changement de système culturel.
Les établissements qui continueront comme avant verront la fracture se creuser et leur légitimité s’éroder sérieusement. Les organismes qui reconnaitront la peinture comme une évidence, un réservoir de publics, un espace d’apprentissage perdureront.
La montée de la peinture n’est pas un épiphénomène. C’est une réalité qui révèle tout autant les désirs esthétiques, que les limites du monopole imposé de l’art contemporain.
Ce n’est pas un retour en arrière mais une réappropriation populaire de la création. Quand des millions de personnes se remettent à peindre, elles se tournent la plupart du temps vers la figuration et le sensible. Il devient alors normal de représenter des choses reconnaissables et porteuses d’émotions.
Quant au marché, il suivra, à un moment ou à un autre, la tendance sociale. Les collectionneurs ne sont pas coupés de la société ambiante. Ils achètent ce qui résonne avec leur sensibilité.
Le dilemme des écoles d’art
Alors que les écoles d’arts valorisent encore le concept, la performance, la vidéo, les étudiants arrivent désormais avec une culture visuelle influencée par les réseaux comme Instagram ou les divers ateliers amateurs. Ces élèves seront immanquablement demandeurs d’images et, malgré les résistances, les écoles devront s’adapter. La figuration reviendra ainsi par la base, pas par le sommet. Les réseaux sociaux qui portent bien entendu leur part dans ces inévitables changements, amplifient la demande. On y voit des communautés qui valorisent la virtuosité et la figuration y est reine car immédiatement lisible et partageable.
Pendant plus d’un demi-siècle la figuration a été marginalisée. Aujourd’hui, elle revient parce que les amateurs la pratiquent, les publics la plébicitent, les réseaux sociaux la diffusent, les artistes la réinvestissent et le marché finira par se conformer.
La figuration n’est pas un retour nostalgique. C’est une réponse culturelle à un besoin instinctif de lisibilité, de récit, de monde sensible et les organisations d’état finiront inéluctablement par l’intégrer dans leurs programmations et leurs médiations.
En conclusion
L’année prochaine en France, un président représentant un nombre dérisoire de citoyens, partira et, selon son expression favorite – en même temps – également des cadres appartenant de près, de loin, à son cercle. Ladite démocratie étant jusqu’alors toute relative et le déficit du pays atteignant des sommets le moment sera venu de prévoir d’impérieux changements, tant politiques qu’économiques.
D’envisager davantage de démocratie culturelle avec des suppressions d’opérateurs comme la Villa Médicis, et autres directions régionales ou nationales ? Ou, pour être plus absolu, de songer à la disparution du pontifiant ministère de la Culture ?
*****************
L’intégralité de ce texte est ici :
https://la-fin-du-ministere-de-la-culture.blogspot.com/2026/04/la-fin-de-lart-dit-contemporain.html