
Entre les reflets d’acier de la Tour Gehty-Luma et la poussière des routes de Salin-de-Giraud, Arles se déchire. D’un côté, un centre-ville mondialisé, vitrine d’une culture de prestige irriguée par des millions d’euros privés. De l’autre, une périphérie en archipel. Ici, quartiers populaires et hameaux camarguais se sentent comme les spectateurs oubliés d’un rayonnement qui franchit à peine les anciens remparts.
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Et c’est là que le bât blesse. Arles la belle, a réussi son pari de briller à l’international en attirant chaque année 1,5 million de touristes. Et les raisons de cette attractivité sont nombreuses. Les « Rencontres de la photographie », « Les Suds », « Les Escales du Cargo ». Ou encore le nouveau festival du dessin. Avec comme apothéose, la théâtralisation de ses huit monuments inscrits au patrimoine de l’Unesco. « L’art est émancipateur, il libère les esprits et éduque, et ne doit donc pas rester inerte », affirme le maire Patrick de Carolis. D’ailleurs, l’ambition de l’édile est « de faire d’Arles, la ville des images ». Si les 10 millions d’euros de budget culture de la Ville peuvent paraître modestes par rapport aux 24 millions d’euros d’Avignon et aux 35 millions d’euros de Nîmes, la « petite Rome des Gaules » les surpasse grâce à un modèle hybride unique en France où le financement privé comble l’écart avec ses voisines.
C’est tout l’attrait de cette cité aux sept fondations devenues les principales architectes de l’attractivité de la Ville. En tête Luma, portée par Maja Hoffman. À elle seule, la construction de la tour Gehry, imaginée par la mécène, a représenté un investissement initial de 150 millions d’euros. De son coté, la fondation Van Gogh a investi 11 millions d’euros pour transformer l’hôtel Léautaud de Donines. Et l’effet domino s’enclenche. Pour un euro investi par la Ville, Arles capte souvent trois à quatre euros de subventions externes, État, Région, ou Département. Cyril Juglaret, conseiller régional Provence-Alpes-Côte d’Azur, évoque un plan de soutien régional de 19 millions d’euros pour le territoire. Bref, une culture mondialisée qui génère des recettes pour les commerces et les emplois dont bénéficie la population.
Pourtant, Nicolas Koukas, candidat du Nouveau Front populaire, déplore un « choc culturel entre les grandes fondations et les petites associations qui travaillent sur le territoire depuis des années ». Des voix s’élèvent aujourd’hui, contre ce mécénat d’influence qui attire une élite internationale. En cause ? Une culture vitrine qui ferait d’Arles la marionnette des mécènes provoquant une gentrification qui chasse les créateurs locaux et vide le centre historique de ses habitants.
LFI veut augmenter le budget versé aux associations
Les candidats plaident pour un accès plus équitable à la culture avec en ligne de mire une meilleure répartition des aides publiques. Si Patrick de Carolis défend son choix d’avoir « augmenté les subventions aux associations culturelles passées de 586 000 € en 2020 à 670 000 € en 2026 », ses opposants dénoncent un déséquilibre. « Les grands acteurs captent la majorité de ces financements alors que les petits acteurs ont vu fondre les leurs », alerte Nicolas Koukas. C’est ainsi que la compagnie de l’Ambre œuvrant dans les quartiers populaires de Griffeuille, Barriol et du Trébon s’est vu amputer de 12 000 euros de subventions pour 2025. La tête de liste LFI, Jecilla Regad, estime que « sur Arles, dix associations reçoivent 82 % du montant de cette enveloppe budgétaire » et propose de la « rehausser d’au moins 200 000 euros pour financer toutes les associations artistiques et culturelles de proximité ».
Si l’équité financière reste un enjeu essentiel, elle n’est pas suffisante. Les opposants posent la question du partage du patrimoine. Le remède ? Briser ses remparts pour faciliter l’accès des monuments aux acteurs culturels de l’ombre et aux quartiers populaires. Car ces lieux prestigieux sont souvent perçus comme réservés aux grandes structures nationales ou privées. « En plus de créer un service patrimoine, nous voulons faciliter l’accès de ces sites aux quartiers populaires en retrouvant de la souplesse, propose Jecilla Regad. Une politique qui peut passer par exemple, par l’ouverture des Termes de Constantin pour des lectures publiques ou celle du cloître Saint-Trophime à d’autres expositions que celles des “Rencontres de la photo”. »
Même revendication d’ouverture pour le théâtre antique qui pourrait accueillir des spectacles d’associations de quartier. Le candidat sans étiquette Jean-Michel Jalabert, ex-premier adjoint du maire actuel, compte faire passer le budget patrimoine de 3 à 10 millions d’euros et « favoriser l’accès du théâtre municipal aux troupes arlésiennes éclipsées aujourd’hui par les productions extérieures ». Patrick de Carolis, sans doute conscient de ce fossé, projette « d’ouvrir les arènes pour accueillir des concerts grand public et des spectacles qui retracent l’histoire de la cité ».
Associer les Arlésiens aux fouilles archéologiques
Ces projets d’exploitation patrimoniale paraissent toutefois insuffisants pour rétablir un lien réel entre la culture et les Arlésiens. Si Nicolas Koukas opte pour le rétablissement des « Drôles de Noël » supprimés par la municipalité actuelle, Jean-Michel Jalabert veut créer« un festival du street art mettant en scène les monuments et le Rhône ». Plus innovante et fédératrice, la proposition du candidat sans étiquette, Stéphan Charmasson, est d’intéresser à nouveau les Arlésiens aux fouilles archéologiques dans le Rhône. « Aujourd’hui tenus à l’écart de ces fouilles, les Arlésiens doivent être réintégrés via un espace éphémère sur les quais, observe-t-il. En août, les trésors remontés du Rhône y seraient exposés pour raconter l’histoire de notre cité. » Un dispositif qui s’autofinancerait par une entrée payante. Mais raisonnable. Patrick de Carolis envisage un projet plus institutionnel avec la création « d’un centre d’interprétation d’art et du patrimoine sur la ville romaine, installé sur le site de l’ancienne verrerie de Trinquetaille ».
Si ces ambitions témoignent d’un effort de proximité, elles ne résolvent pas l’isolement de quartiers et de hameaux dispersés sur 759 km2 qui se sentent trop souvent, comme les oubliés du festin culturel. Là où la majorité sortante défend des dispositifs mobiles comme le Médiabus, l’opposition plaide pour une décentralisation durable des lieux de création. Pour Nicolas Koukas, le désenclavement passe par « la création de résidences d’artistes dans chaque hameau et village, grâce à la mise à disposition de bâtiments à vendre financés par la Ville en partenariat avec des acteurs privés ». Pour irriguer le territoire, LFI souhaite déployer l’activité du Musée de Camargue situé à 12 km du centre-ville plutôt que le lancement d’un musée taurin défendu par le maire et son opposant de gauche. Décentraliser la culture signifie aussi « recréer le réseau de médiathèques disparu en 2009 via l’ouverture de trois annexes rattachées au centre-ville », souligne Jecilla Regad. Le message est clair. Les attentes aussi. Arles doit veiller à ce que son rayonnement ne se limite pas à son centre-ville. Comme le rappelait Frédéric Mistral,« les arbres aux racines profondes sont ceux qui montent haut ». Et pour continuer à briller, la Ville doit faire circuler sa sève culturelle sur tout son territoire. Du centre-ville aux confins de la Camargue.