
Ce texte a éte écrit par Francine Couture en 1994, sous le titre « L’état et l’art contemporain ». Il reste d’une totale actualité 22 ans après.
Il est accessible par ce lien : https://www.academia.edu/86797114/E_tat_et_LArt_Contemporain
1 – La métaphore de la maladie .
2 – Le choix moderniste de l’État-providence –
3 – Épuisement de l’idéal démocratique et pluralisme –
4 – Que faire ?
À l’automne dernier Luc Chartrand signait dans L’actualité 1, un article intitulé « L’art est-il malade ? ». Cet article a fait des vagues dans le champ des arts visuels. Luc Chartrand y prenait la position du contribuable qui, démuni devant l’art contemporain, remet en question l’aide accordée par l’État à cette forme d’expression artistique.
Les arguments invoqués pour appuyer cette critique sont les suivants : depuis que l’art s’est éloigné de l’idéal de beauté, il n’y a plus de critères auxquels tous pourraient se référer pour décider ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas ; d’autre part, la population, par ses impôts, contribue au développement d’un art auquel elle ne comprend rien.
De plus, l’État par ses programmes d’aide à la diffusion et à la création, ne soutient qu’un petit groupe d’artistes et quelques organismes voués à la diffusion de l’art avancé et exclut ainsi les créateurs et diffuseurs qui donnent au grand public un art qu’il comprend et apprécie.
Cet article n’est pas isolé ; il se joint à des opinions, déclarations faites dans les journaux, revues, émissions de télévision qui se sont prononcées récemment contre la légitimité culturelle de l’art contemporain.
I. La métaphore de la maladie
La question posée par le titre de l’article de Chartrand a une histoire ; le recours à la métaphore de la maladie, qui perçoit une catégorie d’art comme une pathologie, caractérise le discours des détracteurs de a modernité artistique. Les exemples en sont nombreux. Une exposition, une publication et un film 2 ont récemment rappelé le plus triste événement associé à cette appréciation en présentant l’exposition commandée par Hitler en 1937, intitulée « L’art dégénéré », qui regroupait les figures marquantes de l’expressionnisme allemand ainsi que des tableaux de Mondrian et de Klee. Ces productions montrent bien que cette exposition tournait l’art moderne en dérision et voulait convaincre ses visiteurs que les oeuvres exposées portaient atteinte à la culture allemande et à l’ordre établi. Était affiché à côté des oeuvres le prix payé par les musées allemands pour leur acquisition afin de dénoncer l’utilisation abusive des fonds publics.
Le Québec, dans les années 1930, a aussi été marque par un courant similaire d’opposition à la modernité artistique qui toutefois ne se situait pas dans un projet politique global, comme ce l’était alors en Allemagne. Un texte célèbre est celui de la conférence prononcée par le peintre Clarence Gagnon en 1939 intitulée « L’immense blague de l’art moderniste », dans laquelle la maladie est associée à la dégénérescence des valeurs nationales dont sont responsables les oeuvres modernes que Gagnon qualifie de « beauté châtrée », « fruit vénéneux d’un culte névrosé », « forme humaine torturée » résultant d’une « palette débauchée ». 3 Dans les années 60, bien que la modernité artistique ait bénéficié de la reconnaissance publique, ce discours n’est pas complètement disparu, il resurgit chez des critiques défenseurs de la figuration contre l’abstraction, principalement autour de la peinture de Jean-Paul Lemieux que certains d’entre eux interprètent comme l’expression d’un art national mais aussi d’un retour à l’ordre dont s’est éloigné l’art abstrait 4. La métaphore de la maladie dans le discours critique sur l’art soutient donc souvent l’expression d’une aspiration au retour d’un ordre artistique associé parfois à un ordre politique ou moral qui a été défait par des oeuvres axées sur l’expérimentation ou l’élaboration de nouveaux modes d’expression de la pensée artistique.
Est-ce ce que souhaite Luc Chartrand ? Le débat esthétique n’est pas le principal propos de son article qui examine surtout les relations de l’art et de l’État. Par ailleurs, une conception de l’art apparaît en filigrane de son évaluation de l’action de l’État-providence à l’égard de l’art. Il oppose deux tendances artistiques : une première, nommée « contemporaine », qu’il ne définit pas sinon qu’elle est principalement soutenue par l’État et une deuxième, qu’il appelle « l’art réaliste, paysagistes et portraitistes », qui se différencie de la première surtout parce qu’elle est exclue des programmes d’aide à la création. Il soutient que l’œuvre contemporaine, qu’il qualifie d’« art impossible » et de « fumisterie », a défait l’ordre artistique représenté par la seconde tendance. Luc Chartrand ne reconnaît pas à l’œuvre contemporaine de statut spécifique, il la considère comme n’importe quel objet sans s’interroger si celle-ci résulte d’une démarche intellectuelle, d’une interprétation du réel ou est rattachée à un processus culturel dont elle marque le déroulement. Comment distinguer un matelas d’un objet d’art depuis que l’art s’est éloigné de la notion de beauté qui permettait de distinguer ce qui était de l’art de ce qui n’en était pas ? se demande-t-il. Ce qu’il souhaite, C’est la valorisation de l’art réaliste au référent reconnaissable qui, selon lui, entraînerait la réconciliation du public avec l’art.
La totalité du texte ici :
https://www.academia.edu/86797114/E_tat_et_LArt_Contemporain